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594 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autre aveugle qu'est le pasteur. On sait que les aveugles-nés ont, toutes choses égales d'ailleurs, l'air plus heureux que les clairvovants, et, psychologiqucmeut, cela se tient fort bien avec cet autre fait en apparence contraire que les adultes devenus aveugles par accident sont parmi les mutilés ceux qui nous paraissent davantage à plaindre. C'est qu'un aveu- gle-né vit dans un monde à sa mesure, un monde tactile, odorant et sonore qui l'entoure, s'adapte à lui comme un vêtement souple et chaud. Son univers reste à sa portée. L'ordre visuel au contraire est l'ordre des choses qui ne sont pas à notre portée de vie, l'ordre de ce qui nous est coexis- tant et qui, par rapport a notre existence propre, demeure, dans sa presque totalité, du pur possible. Cet espace visuel, étendu par le télescope jusqu'à des mondes qui ont disparu depuis des milliers d'années, multiplie devant nous les objets proposés à notre choix et à notre désir. Il constitue le monde propre à des êtres de désir, et il faut beaucoup de bonheur ou beaucoup de sagesse pour que le désir, moyen de progrès pour l'espèce, n'amène pas le mal de l'individu. Et, bien qu'il soit évidemment plus difficile et plus beau d'at- teindre la sagesse en traversant dans le voyage humain la lumière, pleine d'embûches, du jour, tout se passe comme si les aveugles de naissance la captaient, cette sagesse, dans la fraîcheur de sa source obscure.

Mais, tout en restant à sa stricte portée, le monde d'un aveugle-né peut devenir aussi riche, aussi nuancé, aussi pro- fond que le monde d'un clairvoyant. André Gide a été très sobre dans ses allusions à ce monde comme dans le reste, mais les perspectives qu'il ouvre sur lui sont d'une étrange beauté. Le dialogue du pasteur et de Gertrude sur les lys des champs est pur lui-même comme un de ces lys idéaux que décrit l'aveugle : « Ne pensez-vous pas qu'avec un peu de confiance l'homme recommencerait de les voir ? Mais quand j'écoute cette parole, je vous assure que je les vois. Je vais

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