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RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE 315

laisser son amant, par instants, à lui-même, de ne pas lui im- poser cette occupation forcenée du corps et de l'âme, cette présence despotique de la femme qui veut être tout pour un homme, même et surtout si cet homme devait finir par n'être rien hors d'elle, EUénore fait volon- tairement par amour le malheur de celui qu'elle aime. Egoïsme qui ne prend pas le masque du dévouement, mais qvii est à sa façon un dévouement, un dévouement aussi profond que l'est cet égoïsme, et l'un et l'autre exprimant sous deux noms opposés la même réalité, •qui est l'amour. Cette présence entière, puissante et sombre de l'amour donne l'être et le sang à Ellénore et rejette Adolphe dans le monde des ombres faibles, rongées par une conscience mauvaise. On a beau construire et déve- lopper le discours de Lysias, il faut en présence de l'amour vrai en venir toujours à la palinodie de Socrate. L'amour d'EUénore fiiit le malheur d'Adolphe et le malheur d'El- lénore. Mais il est de l'être, il est l'être, et hors de cet être Adophe ne trouve que le vide : «: Je sentis le dernier lien se rompre, écrit-il de la mort d'EUénore, et l'affreuse réalité se placer à jamais entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que j'avais tant regrettée ! Combien elle manquait à mon cœur, cette dépendance qui m'avait révolté souvent ! ... J'étais libre, en effet, je n'étais plus aimé ; j'étais étranger pour tout le monde. »

Les exigences et l'égoïsme d'EUénore se transfigtu-ent dans le nom et la réalité de l'amour. A leur tour la timidité et la faiblesse d'Adolphe s'idéalisent dans le sentiment de la pitié. Sa timidité i^'emploie à ne pas oser rompre les liens que lui-même a formés, à reculer devant l'énergie brutale qui infligerait la souffrance à l'être aimé. De sorte que sa timidité reste finalement le meilleur de lui-même et qu'il en fait jaillir les trésors du coeur comme Rousseau, Constant, Amiel, ont fait lever de la leur ceux de l'art et de la pensée.

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