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bleuets hésitants, pareils à ceux de Combray, qui, sur le talus, suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux les distançaient, mais après quelques pas, nous en apercevions un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous dans l’herbe son étoile bleue; d’autres s’enhardissaient jusqu’à venir se poser au bord de la route et c’était toute une nébuleuse qui se formait avec mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoisées.

Nous redescendions la côte ; alors nous croisions, la montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu’une de ces créatures, fleurs de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des champs, — car chacune recèle quelque chose qui n’est pas dans une autre et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le désir qu’elle a fait naître en nous, — quelque paysanne poussant sa vache ou à demi-couchée sur une charrette, quelque fille de boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d’un landau, en face de ses parents. Certes Bloch, autant qu’un grand savant ou un fondateur de religion, m’avait ouvert une ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la vie et du bonheur, le jour où il m’avait appris que les rêves que j’avais promenés solitairement du côté de Méséglise quand je souhaitais que passât une paysanne que je prendrais dans mes bras, n’étaient pas une chimère qui ne correspondait à rien d’extérieur à moi, mais que toutes les filles qu’on rencontrait, villageoises ou demoiselles, ne songeaient guère qu’à faire l’amour. Et dussè-je, maintenant que j’étais souffrant et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir le faire avec elles, j’étais tout de même heureux comme un enfant né dans une prison ou dans