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200 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un déplacement de lignes ou dans le sens qu'on assigne à la couleur. Et je ne dirai pas non plus que Manet tour à tour déhanche ou roidit la ligne d'Ingres, mais qu'il la rend peut-être plus humaine, et que sa vue des choses se meut sur des plans tout ensemble plus larges et plus heurtés, et avec un parti-pris, un excès, une volonté de simplicité à laquelle Dominique Ingres n'arrivait qu'à force de con- templation devant son objet et de fusion intime avec lui. Même, à de certains jours, c'est Manet qui m'apparatt le plus classique des deux.

Ces ressemblances, tout divergentes qu'elles soient, Ingres le premier en aurait repoussé la seule idée avec indignation. Ce qui nous fait pénétrer le plus avant dans l'intelligence et le caractère d'un grand artiste, c'est son inconscience de ses limites propres, et surtout de son influence, même involontaire, et de ses prolongements. Sans doute Ingres aurait-il assez vécu pour voir les pre- miers essais d'Edouard Manet ; mais s'il les eût regardés, probablement n'y eût-il rien compris. On dédaigne si facilement ce à quoi l'on s'estime étranger. Combien l'offense est-elle plus vive et pénétrante, lorsqu'on voit s'arracher de soi celui en qui on avait mis toutes ses complaisances et sur la tête de qui l'on a fondé la gloire de continuer son œuvre après soi. Dans ce Musée Ingres, qui répète sur tous les tons, avec une persévérance infati- gable qui finit par devenir accablante, un mode unique et suprême, la figure d'artiste à laquelle, au bout d'un instant, je songe, par la vertu d'un contraste invincible, et sans la moindre intention d'impiété pour la mémoire <i'Ingres, c'est celle de Théodore Chassériau.

La rupture avec Chassériau, ce fut, je pense, un des

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