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UNE VISITE A JEAN-DOMINIQUE INGRES I97

même, c'est à dire subordonnant à sa passion dominante les influences diverses dont il était formé. C'est alors que son génie égoïste et concret se limite le mieux, avec des nuances, des touches de vulgarité qui ne sont point pour me déplaire, car elle dénoncent un sang vigoureux, un rude tempérament, une dure ascendance bourgeoise et même paysanne, qui affleurent et s'épanouissent derrière ces portraits, sous ces beaux nus rigoureux et pleins qui palpitent d'une si chaude expression. Décidément, cet Ingres, c'est un protestant qui se contredit, ou encore un païen malgré lui. Tant de restrictions, de prohibitions et de barrières, pour arriver à peindre de ces fleurs de vie où l'éclat de la peau, des yeux et des lèvres, affirment une telle insolence, une telle sûreté de soi, qu'on en reste tout troublé, longtemps même après les avoir respirées ! David court bien plus ardemment à la recherche du style, et, quand il le trouve, c'est qu'il se guindé et se glace. Celui-ci le trouve tout naturellement, et surtout quand il ne le cherche pas. Si j'aime, en Ingres, par rétrospection, ce qu'il doit au David de la Famille du Conventionnel Gérard^ c'est quand il l'amalgame aux éléments propres que lui fournissait son génie, qui était d'aimer la vie par-dessus tout et de lui subordonner le dessin, alors qu'il croyait lui-même et que certains croient encore qu'il soumettait à une sorte de dessin idéal les mouvements et les ondulations de la vie. Ainsi, lui qui ne voulait être qu'un copiste, fut un grand styliste involontaire. Quand il se mit, de propos délibéré, à faire du style, il décalqua Raphaël, et finit par peindre le Martyre de Saint-Sym- phorien. Que j'aime cependant cette œuvre d'Ingres déjà vieillissant ! Elle n'a presque pas de sens propre ni de

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