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l’éternité. Malheureusement, tout a un terme, même l’appétit d’un convalescent. Le repas fini et mes forces revenues, je satisfis la curiosité de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que je l’avais fait la veille devant le pigeon. La pie m’écouta avec plus d’attention qu’il ne semblait devoir lui appartenir, et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilité. Mais, lorsque j’en fus à toucher le point capital qui causait ma peine, c’est-à-dire l’ignorance où j’étais de moi-même :

— Plaisantez-vous ? s’écria la pie ; vous, un merle ! vous, un pigeon ! Fi donc ! vous êtes une pie, mon cher enfant, pie s’il en fut, et très gentille pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d’aile, comme qui dirait un coup d’éventail.

— Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que, pour une pie, je suis d’une couleur, ne vous en déplaise…

— Une pie russe, mon cher, vous êtes une pie russe ! Vous ne savez pas qu’elles sont blanches ? Pauvre garçon, quelle innocence[1] !

— Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, étant né au fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée ?

— Ah ! le bon enfant ! Vous êtes de l’invasion, mon cher ; croyez-vous qu’il n’y ait que vous ? Fiez-vous à

  1. On trouve, en effet, des pies blanches en Russie.