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teur ne se présenta. Croisilles passait ses journées à se désoler avec Jean, et le désespoir s’emparait de lui, lorsqu’un brocanteur juif sonna à sa porte.

— Cette maison est à vendre, monsieur. En êtes-vous le propriétaire ?

— Oui, monsieur.

— Et combien vaut-elle ?

— Trente mille francs, à ce que je crois ; du moins je l’ai entendu dire à mon père.

Le juif visita toutes les chambres, monta au premier, descendit à la cave, frappa sur les murailles, compta les marches de l’escalier, fit tourner les portes sur leurs gonds et les clefs dans les serrures, ouvrit et ferma les fenêtres ; puis enfin, après avoir tout bien examiné, sans dire un mot et sans faire la moindre proposition, il salua Croisilles et se retira.

Croisilles, qui, durant une heure, l’avait suivi le cœur palpitant, ne fut pas, comme on pense, peu désappointé de cette retraite silencieuse. Il supposa que le juif avait voulu se donner le temps de réfléchir, et qu’il reviendrait incessamment. Il l’attendit pendant huit jours, n’osant sortir de peur de manquer sa visite, et regardant à la fenêtre du matin au soir ; mais ce fut en vain : le juif ne reparut point. Jean, fidèle à son triste rôle de raisonneur, faisait, comme on dit, de la morale à son maître, pour le dissuader de vendre sa maison d’une manière si précipitée et dans un but si extravagant. Mourant d’impatience, d’ennui et d’amour, Croi-