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moiselle Pinson, c’était elle que le malheur réduisait à cette souffrance et à une semblable prière ! Tant d’imprévoyance et de folie semblait à Eugène un rêve incroyable. Mais point de doute, la signature était là ; et mademoiselle Pinson, dans le courant de la soirée, avait également prononcé le nom de guerre de son amie Rougette, devenue mademoiselle Bertin. Comment se trouvait-elle tout à coup abandonnée, sans secours, sans pain, presque sans asile ? Que faisaient ses amies de la veille, pendant qu’elle expirait peut-être dans quelque grenier de cette maison ? Et qu’était-ce que cette maison même où l’on pouvait mourir ainsi ?

Ce n’était pas le moment de faire des conjectures ; le plus pressé était de venir au secours de la faim.

Eugène commença par entrer dans la boutique d’un restaurateur qui venait de s’ouvrir, et par acheter ce qu’il put y trouver. Cela fait, il s’achemina, suivi du garçon, vers le logis de Rougette ; mais il éprouvait de l’embarras à se présenter brusquement ainsi. L’air de fierté qu’il avait trouvé à cette pauvre fille lui faisait craindre, sinon un refus, du moins un mouvement de vanité blessée ; comment lui avouer qu’il avait lu sa lettre ?

Lorsqu’il fut arrivé devant la porte :

— Connaissez-vous, dit-il au garçon, une jeune personne qui demeure dans cette maison, et qui s’appelle mademoiselle Bertin ?

— Oh que oui ! monsieur, répondit le garçon. C’est