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Après avoir trinqué avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s’en alla à la comédie. Debout dans le fond du parterre, il tira de son sein le bouquet de mademoiselle Godeau, et, pendant qu’il en respirait le parfum dans un profond recueillement, il commença à penser d’un esprit plus calme à son aventure du matin. Dès qu’il y eut réfléchi quelque temps, il vit clairement la vérité, c’est-à-dire que la jeune fille, en lui laissant son bouquet entre les mains et en refusant de le reprendre, avait voulu lui donner une marque d’intérêt ; car autrement ce refus et ce silence n’auraient été qu’une preuve de mépris, et cette supposition n’était pas possible. Croisilles jugea donc que mademoiselle Godeau avait le cœur moins dur que monsieur son père, et il n’eut pas de peine à se souvenir que le visage de la demoiselle, lorsqu’elle avait traversé le salon, avait exprimé une émotion d’autant plus vraie qu’elle semblait involontaire. Mais cette émotion était-elle de l’amour ou seulement de la pitié, ou moins encore peut-être, de l’humanité ? Mademoiselle Godeau avait-elle craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement d’être la cause de la mort d’un homme, quel qu’il fût ? Bien que fané et à demi effeuillé, le bouquet avait encore une odeur si exquise et une si galante tournure, qu’en le respirant et en le regardant, Croisilles ne put se défendre d’espérer. C’était une guirlande de roses autour d’une touffe de violettes. Combien de sentiments et de mystères un Turc aurait lus