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Après avoir lu cette lettre, le chevalier hésita longtemps. Il avait eu d’abord peine à s’en fier à ses yeux, et à croire que c’était Camille elle-même qui lui avait écrit ; mais il fallait se rendre à l’évidence. Qu’allait-il faire ? S’il cédait à sa fille, et s’il allait en effet à Paris, il s’exposait à retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les souvenirs d’une ancienne douleur. Un enfant qu’il ne connaissait pas, il est vrai, mais qui n’en était pas moins le fils de sa fille, pouvait lui rendre les chagrins du passé. Camille pouvait lui rappeler Cécile, et cependant il ne pouvait s’empêcher en même temps de partager l’inquiétude de cette jeune mère attendant une parole de son enfant.

— Il faut y aller, dit l’oncle Giraud quand le chevalier le consulta. C’est moi qui ai fait ce mariage-là, et je le tiens pour bon et durable. Voulez-vous laisser votre sang dans la peine ? N’en est-ce pas assez, soit dit sans reproche, d’avoir oublié votre femme au bal, moyennant quoi elle est tombée à l’eau ? Oubliez-vous aussi cette petite ? Pensez-vous que ce soit tout d’être triste ? Vous l’êtes, j’en conviens, et même plus que de raison ; mais croyez-vous qu’on n’ait pas autre chose à faire au monde ? Elle vous demande de venir ; partons. Je vais avec vous, et je n’ai qu’un regret, c’est qu’elle ne m’ait pas appelé aussi. Il n’est pas bien de sa part de n’avoir pas frappé à ma porte, moi qui lui ai toujours ouvert.

— Il a raison, pensait le chevalier. J’ai fait inutile-