Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes II.djvu/154

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les deux amants ensemble, le bonhomme avait quitté Paris avec sa nièce, avait ramené Camille au Mans, et l’avait laissée dans sa propre maison, pour y attendre le résultat de la démarche qu’il allait faire.

Pierre, averti de ce voyage, avait promis d’être fidèle et de rester prêt à tenir sa parole. Orphelin dès longtemps, maître de sa fortune, n’ayant besoin que de prendre l’avis d’un tuteur, sa volonté n’avait à craindre aucun obstacle. Le bonhomme, de son côté, voulait bien servir de médiateur et tâcher de marier les deux jeunes gens, mais il n’entendait pas que cette première entrevue, qui lui semblait passablement étrange, pût se renouveler autrement qu’avec la permission du père et du notaire.

Aux premiers mots de l’oncle Giraud, le chevalier montra, comme on le pense, le plus grand étonnement. Lorsque le bonhomme commença à lui raconter cette rencontre à l’Opéra, cette scène bizarre et cette proposition plus singulière encore, il eut peine à concevoir qu’un tel roman fût possible. Forcé cependant de reconnaître qu’on lui parlait sérieusement, les objections auxquelles on s’attendait se présentèrent aussitôt à son esprit :

— Que voulez-vous ? dit-il à Giraud. Unir deux êtres également malheureux ? N’est-ce pas assez d’avoir dans notre famille cette pauvre créature dont je suis le père ? Faut-il encore augmenter notre malheur en lui donnant un mari semblable à elle ? Suis-je destiné à me voir