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pagnait ce cortège funèbre en poussant des cris de désespoir si déchirants que les gens du pays en avaient presque peur. Il y avait, en effet, je ne sais quoi d’effrayant dans cet être qu’on était habitué à voir muet, doux et tranquille, et qui sortait tout à coup de son silence en présence de la mort. Les sons inarticulés qui s’échappaient de ses lèvres, et qu’elle seule n’entendait pas, avaient quelque chose de sauvage ; ce n’étaient ni des paroles ni des sanglots, mais une sorte de langage horrible, qui semblait inventé par la douleur. Pendant un jour et une nuit, ces cris affreux ne cessèrent de remplir la maison ; Camille courait de tous côtés, s’arrachant les cheveux et frappant les murailles. On essaya en vain de l’arrêter ; la force même fut inutile. Ce ne fut que la nature épuisée qui la fit enfin tomber au pied du lit où le corps de sa mère était couché.

Presque aussitôt, elle avait paru reprendre sa tranquillité accoutumée, et, pour ainsi dire, tout oublier. Elle était restée quelque temps dans un calme apparent, marchant toute la journée, au hasard, d’un pas lent et distrait, ne se refusant à aucun des soins qu’on prenait pour elle ; on la croyait revenue à elle-même, et le médecin, qui avait été appelé, s’y trompa comme tout le monde ; mais une fièvre nerveuse se déclara bientôt avec les plus graves symptômes. Il fallut veiller constamment sur la malade ; sa raison semblait entièrement perdue.

C’était alors que l’oncle Giraud avait pris la résolu-