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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/93

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musée des familles.

pouvait-il demander, sinon ce qu’était devenue son enfant ?

Un signe de Kernan lui apprit qu’elle était en sûreté ; le comte le comprit, car un sourire passa sur ses lèvres, et il se mit à prier avec une ferveur dans laquelle entrait une vive reconnaissance.

La charrette s’avançait au milieu d’une foule considérable. Les sans-culottes de la ville, les clubistes, tout le rebut de la population insultait les condamnés, les menaçait et leur prodiguait les plus grossières injures. Le comte surtout, noble et prêtre, était en butte à leurs plus haineuses vociférations.

Kernan marchait auprès de la charrette ; au détour d’une rue, l’instrument de mort apparut ; il n’était pas à deux cents pas.

Tout à coup, un temps d’arrêt se fit, la foule s’arrêta. Il se passait quelque chose ; on s’interrogeait ; des cris se mêlaient aux hurlements. On entendait même ces paroles :

— Assez ! assez !

— Faites rebrousser chemin aux condamnés !

À bas les tyrans ! à bas Robespierre ! vive la République !

La mort de Karval. Dessin de V. Foulquier.

Un mot expliqua tout. Le 9 Thermidor venait d’éclater à Paris. Le télégraphe, que deux ans auparavant Chappe avait fait adopter à la Convention, apportait à l’instant la grande nouvelle. Robespierre, Couthon, Saint-Just venaient à leur tour de périr sur l’échafaud.

Il y eut immédiatement une sorte de réaction ; on était dégoûté du sang. La pitié l’emporta un instant sur la colère, la charrette fatale s’arrêta.

Kernan s’élança aussitôt, enleva le comte avec une force irrésistible au milieu des bravos et des cris, et, une demi-heure après, le comte était dans les bras de sa fille.

Pendant les quelques jours d’étonnement qui succédèrent au 9 Thermidor, le comte et les siens purent quitter le pays et enfin passer en Angleterre. Dieu avait donné à leurs infortunes un dénouement qu’ils ne pouvaient espérer de la part des hommes.

Ici finit cet épisode, pris aux plus mauvais jours de la Terreur. Ce qui suivit, chacun le devine.

Le mariage de Henry de Trégolan et de Marie se fit en Angleterre, où toute la famille resta pendant quelques années.

Dès que les émigrés purent regagner leur pays, le comte fut un des premiers à rentrer en France. Il revint à Chanteleine avec sa fille, Henry et le brave Kernan.

Là, ils vécurent heureux et tranquilles, le comte administra tranquillement sa petite paroisse, préférant cet humble rôle aux dignités qui lui furent offertes, et les pêcheurs de la côte parlent encore avec regret et reconnaissance du noble curé de Chanteleine.

Jules VERNE.
fin.