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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/87

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musée des familles.

Mais mourir sans un confesseur à son chevet, il y a de quoi désespérer !

— Tu as raison, mon pauvre Kernan.

— Mais j’y pense, reprit le Breton, voilà qui fera plaisir à M. Henry ! Nous devons beaucoup à ce courageux jeune homme ; heureusement, il nous sera facile d’être reconnaissants envers lui ! Savez-vous que ma nièce aura là un mari sur lequel elle pourra compter ! Et certainement, en lui permettant de la sauver, le Ciel la lui réservait pour l’avenir !

— Nous devons le penser, Kernan, répondit le comte ; puisse cette chère enfant être heureuse comme elle le mérite ! Elle a été assez éprouvée pour que le Ciel lui sonne désormais une existence heureuse. Mais avant de parler de ce prêtre au chevalier, Kernan, laisse-moi arranger cette affaire.

Kernan promit de ne rien dire, mais le chevalier ne tarda pas à entendre parler de ce qui faisait la conversation de tout le pays. Aussitôt il vint entretenir Kernan de sa grande découverte, et le Breton ne put s’empêcher de sourire.

— Parlez-en ce soir à souper, lui dit-il, et vous verrez ce qu’on vous répondra.

Henry suivit le conseil de Kernan, et le soir même, après avoir tendu la main à Marie, il appelait le comte de Chanteleine du nom de père.

— Mais ce prêtre, dit-il, qui le verra ?

— Moi, dit le comte.

Marie se jeta dans ses bras.

— Cela va bien, cela va bien, dit Kernan, et cela nous portera bonheur. Je ne serais pas étonné que ce fût la fin de la fin. Ah ! monsieur Henry, vous nous l’aimerez bien.

— Oui, mon oncle, répondit Henry en se précipitant au cou du Breton.

Un long mois se passa encore ; le comte ne parlait plus du prêtre mystérieux. L’avait-il vu ? Henry osait à peine s’informer. Mais un soir, le comte annonça à ses enfants que leur mariage serait célébré dans les grottes de Morgat le 13 juillet ; c’était trois semaines de patience.

Il fallait donc se résigner et attendre. Le temps paraît bien long, qui mène au bonheur, et cependant c’est encore celui qui marche le plus vite ; on s’occupait de mille petites choses. Kernan voulut que Marie fût belle dans son costume de mariée, et il dépensa quelques vieux écus à lui acheter un ruban par-ci, une guimpe par-là. Henry se ruina véritablement, ce qui ne fut pas difficile ; sans en rien dire, il alla un jour à Châteaulin et rapporta un bel habillement de paysanne bretonne.

Il faut dire aussi que Kernan tint à honneur de figurer dans la cérémonie avec de bons gros souliers, et il n’y eut pas jusqu’au bonhomme Locmaillé qui ne voulût avoir des sabots neufs.

Enfin, tout fut prêt bien avant le jour fixé. Henry s’inquiétait toujours du prêtre ; il aurait voulu le voir. Ayant appris l’histoire du tronc d’arbre, il s’y rendit un matin, et déposa un billet qui rappelait au curé mystérieux cette importante date du 13 juillet, et les grottes de Morgat.

Quelques instants après, un homme d’assez mauvaise mine s’emparait du billet et disparaissait aussitôt.

Enfin, la veille du grand jour arriva ; la dernière soirée se passa dans la salle basse. Henry ne pouvait contenir son bonheur. Le comte entretint ses enfants des grands devoirs de la vie, et comment il fallait les accomplir ; il leur dit des choses touchantes ; Henry et Marie se jetèrent à ses genoux et lui demandèrent de les bénir.

— Oui, dit le comte, que le Ciel vous bénisse ! qu’il vous absolve par ma voix ! qu’il vous garde pendant le reste de votre vie ! oh ! oui, mes enfants bien-aimés, qu’il accomplisse les bénédictions d’un père.

Puis, les relevant, il les serra tous les deux dans ses bras.


XIV. — les grottes de morgat.


Le cap de la Chèvre fait l’extrémité d’une longue pointe de terre formée par la courbure de la côte nord, et qui vient fermer en partie la baie de Douarnenez. Le promontoire couvre lui-même une sorte de petite baie intérieure, qui s’aperçoit parfaitement du bourg, un peu sur la gauche.

C’est vers la partie centrale et sur une plage magnifique que se trouvent les célèbres grottes de Morgat. Il y en a plusieurs. Elles sont accessibles à marée basse, sauf la plus belle et la plus importante, dans laquelle on ne peut pénétrer qu’avec le flot.

Cette dernière est très vaste ; elle a des profondeurs que le regard humain n’a jamais pu sonder, faute d’air respirable ; les torches qu’on y promène pâlissent d’abord et finissent par s’éteindre ; les êtres animés ne sauraient y vivre. Mais toute la partie antérieure de la grotte est vaste, aérée et d’un aspect grandiose.

C’était le lieu choisi pour la célébration du mariage. Le bruit se répandit bientôt dans les paroisses environnantes qu’une messe solennelle y serait célébrée. On comprend l’effet de cette nouvelle sur une population privée depuis si longtemps de ses cérémonies religieuses ; aussi se proposait-on dans le pays de venir en foule aux grottes de Morgat. D’ailleurs le choix du lieu devait mettre les fidèles à l’abri de toute surprise.

En effet, les pêcheurs, forcés d’entendre la messe sur leur barque, pouvaient facilement échapper aux Bleus qui voudraient les surprendre par terre. C’est ce qui avait décidé le prêtre à officier publiquement.

Le jour arriva ; il faisait un bon vent, très favorable. Dès le matin, un grand nombre de chaloupes chargées d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, quittèrent le port de Douarnenez pour traverser la baie. Le spectacle fut magnifique de cette flottille qui mettait à la voile avec les pêcheurs parés de leurs plus beaux habits.

La barque de Trégolan devançait toutes les autres. Marie était charmante sous son costume de mariée bretonne, avec son air de bonheur, toujours un peu mélancolique. Henry lui tenait la main. Kernan était à la barre et le bonhomme Locmaillé à l’avant.

Le comte de Chanteleine était parti de grand matin, avant le déjeuner ; il fallait que tout fût prêt, et surtout que le principal personnage, le prêtre, fût là.

Donc la flottille allait par une belle mer ; quelquefois le vent venait à fraîchir ; toutes ces chaloupes s’inclinaient ensemble et se relevaient quand la brise était passée. Déjà le bourg de Douarnenez se perdait dans l’éloignement.

Bientôt, la grotte fut visible. Il n’y avait pas de clocher pour la distinguer, ni de cloche sonnant joyeusement dans l’air une messe de mariage ; mais la piété de toute une population allait la transformer en église naturelle.

Quand on arriva devant la grotte, la marée n’était pas encore assez haute pour y pénétrer ; les barques se rangèrent dans un bon ordre et attendirent.

Enfin, le flot s’élança par-dessus la grève, d’abord en écumant sur le sable, puis plus tranquille à mesure qu’il montait. Les chaloupes entrèrent et se disposèrent cir-