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Page:Musée des Familles, vol.32.djvu/46

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lectures du soir.

— Un rude lapin, celui-là ! riposta Kernan, qui ne connaissait pas même ce nom.

— Je t’en réponds ! répondit l’aubergiste.

— Eh bien ! à tout à l’heure, citoyen Scévola !

Scévola fit monter au second étage le Breton qui avait repris son fardeau.

— As-tu besoin de moi ? demanda-t-il quand il fut arrivé.

— Ni de toi, ni de personne, répondit le Breton.

— Il n’est pas poli, mais il paie ! murmura Scévola, c’est une compensation.

Quelques instants plus tard, Kernan se trouvait seul en présence de son maître inanimé, et il donnait enfin un libre cours à ses larmes ; tout en pleurant, cependant, il prodigua au comte ses soins les plus intelligents ; il humecta son front décoloré et il parvint à le ramener au sentiment. Mais il eut la précaution de lui mettre la main sur la bouche et d’arrêter la première explosion de sa douleur.

— Oui, notre maître, lui dit-il, pleurons ! mais pleurons tout bas ; il ne nous est pas permis de gémir ici !

— Ma femme ! ma fille ! répétait le comte au milieu de ses sanglots, est-ce donc vrai ? est-ce possible ? Mortes ! assassinées !… Et j’étais là !… et je n’ai pu !… Ah ! j’irai trouver leur assassin…

Le comte se démenait comme un fou. Kernan, malgré sa force herculéenne, avait beaucoup de peine à le contenir et à étouffer ses cris.

— Notre maître, disait-il, vous vous ferez arrêter !

— Que m’importe ! répétait le comte en se débattant.

— On vous guillotinera !

— Tant mieux ! tant mieux !

— Et moi aussi ! dit le Breton.

— Toi ! toi ! fit le comte, qui retomba dans une prostration profonde.

Pendant quelques minutes, de gros sanglots soulevèrent sa poitrine ; enfin, il se calma, se mit à genoux sur les carreaux nus de la chambre, et pria pour ceux qu’il aimait tant et qui n’étaient plus.

Kernan s’agenouilla près de lui et mêla ses larmes aux siennes. Après une longue prière, il se releva et dit au comte :

— Maintenant, notre maître, laissez-moi courir la ville ; restez ici ; priez et pleurez ; il faut que je sache ce qui s’est passé.

— Kernan, tu me diras tout ce que tu auras appris, répondit le comte en saisissant les mains de son serviteur.

— Tout, je vous le jure, notre maître !… Mais vous ne quitterez pas cette chambre ?

— Je te le promets ! Va, Kernan, va !

Et le comte laissa retomber sa tête dans ses mains, à travers lesquelles filtraient de grosses larmes.

Kernan redescendit dans la salle basse et trouva Scévola sur sa porte.

— Eh bien !… et ton frère ? lui demanda l’aubergiste patriote.

— Il dort ! cela ne sera rien ! mais qu’on ne me le dérange pas ! tu entends ?

— Sois tranquille !

— Maintenant, dit Kernan, je t’écoute.

— Ah ! tu veux que je te raconte la pièce ? Oui, je conçois cela ! ajouta-t-il en riant. Tu as fait queue, mais tu n’as pu entrer ! il y avait trop de monde !

— Précisément.

— Mais est-ce que tu peux écouter sans boire, toi, citoyen ? Moi, je ne peux pas parler sans humecter mes paroles !

— Eh bien ! apporte une bouteille, dit Kernan, et même une miche de pain. Je t’écouterai en mangeant un morceau.

— C’est dit, répliqua Mutius Scévola.

Un instant après, les deux hommes étaient accoudés devant une table, et le citoyen Scévola en faisait les honneurs à son profit.

— Voilà donc la chose, dit-il après avoir avalé un verre de vin. Depuis deux mois, les prisons de la ville regorgeaient. Les fuyards de la Vendée donnaient beaucoup, et on voyait le moment où l’on ne pourrait plus faire de prisonniers faute de prisons ; il fallait donc les vider plus vite que ça. Malheureusement, le citoyen Guermeur est un bon patriote, mais il n’a pas l’imagination de Carrier ou de Lebon, et il voulait procéder dans les formes.

Les poings de Kernan se crispaient sous la table en entendant ces paroles. Cependant, il eut assez d’empire sur lui-même non seulement pour se contenir, mais aussi pour répondre :

— Un bon, là, Carrier !

— Oui, je t’en réponds ! avec ses noyades ! Après cela, il a un si beau fleuve à sa disposition ! Enfin, nous avons fait ce que nous avons pu, pendant deux mois ; on procédait par canton ; les ci-devant n’avaient pas le droit de se plaindre ; tous les pays mouraient ensemble ! Enfin, on a marché si bien, qu’on est à peu près parvenu à vider les prisons ; mais on s’occupe de les remplir.

— Et ce matin, demanda Kernan, n’a-t-on pas exécuté une ci-devant demoiselle de Chanteleine ?

— Oui, un beau brin de fille, ma foi ! et son curé avec elle, pour lui montrer le chemin ! C’est Karval qui a fait ce coup-là !

— Ah ! le fameux Karval ?

— Lui-même ! voilà un gars qui va bien ! Est-ce que tu le connais ?

— Si je le connais ! deux amis ! les deux doigts de la main ! répondit tranquillement Kernan ; est-ce qu’il est ici ?

— Non ! il est reparti depuis huit jours en tournée ! Il faut dire que son coup n’a pas été complet ! Quand il a fait sa pointe à Chanteleine, il espérait arrêter le ci-devant comte, sur lequel il a des idées. Mais envolé l’oiseau !

— Alors ? demanda Kernan.

— Alors il a rejoint l’armée de Kléber, dans la pensée de pincer son homme, et je ne serais pas étonné que, pendant la déroute de Savenay, il ne fût arrivé à ses fins.

— C’est possible, car on les a frottés là, les Blancs !… répondit le Breton. Mais dis-moi, et la jeune fille ?

— Quelle jeune fille ?

— La ci-devant de ce matin… comment a-t-elle pris la chose ?

— Peuh !… assez mal, répondit l’aubergiste en portant son verre à ses lèvres, il n’y a pas eu de plaisir avec elle ; elle était à moitié morte de peur.

— Ainsi, dit Kernan, se contenant à peine, elle est bien morte ?

— Dame ! à moins qu’elle n’ait eu un secret !… dit en riant l’aubergiste. Ah ! mais, par exemple, il s’est passé un fait curieux pendant la cérémonie.

— Et lequel donc, citoyen Scévola ? répondit Kernan ; tu es très intéressant !

— Oui, fit le monstre en se rengorgeant, mais j’aimerais mieux ne pas avoir à raconter ce que je vais te dire.

— Pourquoi donc ?