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JEAN FLOUX




JEAN FLOUX


Si, par on ne sait quelle fatalité ou par quel esprit d’imprévoyance, la destinée des poètes est souvent malheureuse et précaire, celle de Jean Floux fut non seulement navrante, mais d’une ironie cruelle et vraiment déconcertante. Trahissant les espérances de sa famille, qui était riche et désirait lui voir embrasser une carrière lucrative, il quitta, dès qu’il eût terminé ses études, la petite ville de Normandie où il était né, et affamé de gloire comme tous les poètes, s’en vint à Paris avec la ferme ambition de le conquérir. Tour à tour employé, journaliste, homme de lettres, il y vécut en bohème, passant de la quasi-opulence à l’extrême misère, mais restant toujours, le gousset vide ou plein, un être exquis, débordant de jeunesse, tout d’enthousiasme et de gaîté. Grand videur de « piots », il avait autant de plaisir, entre deux bocks, à rimer un sonnet qu’à rendre service — quand il le pouvait — à un ami.

Au Chat Noir, où il se sut faire une place à côté des plus brillants poètes, il disait d’une voix émue et prenante ses vers amoureux. Bien pris de taille, élégant et charmeur, il plaisait à tous et savait, ce qui est rare, fixer l’amitié.

Brouillé avec ses parents, il frôla, puis connut intimement les pires détresses. Sous les assauts multipliés de cette impitoyable bourrelle, la nécessité, il dut vendre sa garde-robe, se défaire l’un après l’autre de tous ses