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guerre civile, qu’il eût craint, en épargnant un sang coupable, de faire répandre des torrents de sang innocent, je pourrais le blâmer peut-être, mais je ne le flétrirais pas pour avoir été sévère dans un but d’humanité. Je ne frapperais pas un tel acte de l’injuste mot : Lâcheté.

Les deux partis avaient montré une émulation courageuse pour la publicité des votes. La Gironde demanda, par l’organe de Biroteau, que chacun se plaçât à la tribune et dît tout haut son jugement. Le Montagnard Léonard Bourdon fit décréter de plus que chacun signerait son vote. Un homme de la droite, Rouyer, d’accord avec le Montagnard Jean-Bon Saint-André, demanda encore que les listes fissent mention des absents par commission, et que

    vu bien souvent qu’il suivait non pas même des livres imprimés qu’on peut discuter, mais de simples on-dit, que dis-je ? des hommes intéressés à mentir, parfois les perfides confidences d’un ennemi sur un ennemi, du meurtrier sur la victime ! M. de Lamartine, qui ne hait personne et ne comprend rien à la haine, n’a pas craint de consulter et de croire sur Danton les juges qui ont tué Danton, sur la Gironde les parents ou amis du capital ennemi de la Gironde. Ainsi l’histoire, une histoire immortelle, s’est trouvée livrée aux haines secrètes ; ce qu’on n’aurait jamais imprimé, on l’a dit hardiment, dans la sûreté du tête-à-tête, loin du jour et de la critique ; on a tout osé contre les morts, sous l’abri respecté d’un si grand nom ; la médiocrité implacable s’est jouée à plaisir de la crédulité du génie. — Lui, son vol l’a porté ailleurs ; il va de sa grande aile, oublieux et rapide. Ne lui parlez pas de son livre, il ne s’en souvient plus. Mais le monde se souvient ; le monde lit insatiablement et croit docilement. Je m’en souviens aussi, moi, et c’est ma plus grande peine. Car l’honneur de la France me travaille et gémit en moi. Je ne me résigne pas à cette immolation des gloires de la patrie. Par quelle bizarrerie, lui si clément pour tous, a-t-il été barbare pour les hommes qui honorent ce pays ou qui l’ont sauvé ?… Hélas ! infortunés, morts avant l’âge, et morts pour la patrie, fallait-il que vos implacables ennemis eussent cette injuste puissance, après vous avoir guillotinés une fois, de vous guillotiner à perpétuité dans un livre éternel !