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d’argent, plus qu’à leurs pères. De là la nécessité de tirer beaucoup des terres, de livrer le paysan aux hommes d’argent, intendants et gens d’affaires. Plus les maîtres avaient bon cœur, plus ils étaient généreux et philanthropes à Paris, plus leurs vassaux mouraient de faim ; ils vivaient moins dans leurs châteaux, pour ne pas voir cette misère, dont leur sensibilité aurait eu trop à souffrir.

Telle était en général cette société, faible, vieille et molle. Elle s’épargnait volontiers la vue de l’oppression, n’opprimait que par procureur. Il ne manquait pas cependant de nobles provinciaux qui se piquaient de maintenir dans leurs castels les rudes traditions féodales, qui gouvernaient durement leur famille et leurs vassaux. Rappelons seulement ici le célèbre ami des hommes, le père de Mirabeau, l’ennemi de sa famille, qui tenait enfermés tous les siens, femme, fils et filles, peuplait les prisons d’État, plaidait contre ses voisins, désolait ses gens. Il conte que, donnant une fête, il fut étonné lui-même de l’aspect sombre, sauvage, de ses paysans. Je le crois sans peine ; ces pauvres gens craignaient vraisemblablement que l’ami des hommes ne les prît pour ses enfants.

Il ne faut pas s’étonner si le paysan, ayant une fois saisi les armes, s’en servit et prit sa revanche. Plusieurs seigneurs avaient cruellement vexé leurs communes, qui ce jour-là s’en souvinrent. L’un avait entouré de murs la fontaine du village, l’avait confisquée pour lui. Un autre s’était emparé des