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Page:Mercure de France, t. 77, n° 277, 1er janvier 1909.djvu/58

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MERCVRE DE FRANCE — 1-I-1909

2.

Ma tâche de préparer à l’humanité un instant de suprême
 retour sur elle-même, un grand Midi, où elle pourrait regarder en arrière et regarder dans le lointain, où elle se soustrairait à la domination du hasard et des prêtres et où elle se 
poserait, pour la première fois, dans son ensemble, la question
 du pourquoi et du comment, — cette tâche découle nécessaire
ment de la conviction que l’humanité ne suit pas d’elle-même 
le droit chemin, qu’elle n’est nullement gouvernée par une 
 providence divine, que, bien au contraire, sous ses conceptions des valeurs les plus saintes, se cachait d’une façon insidieuse l’instinct de la négation, l’instinct de la corruption, 
l’instinct de décadence. Le problème de l’origine des valeurs
 morales est pour moi une question de tout premier ordre,
 parce que l’avenir de l’humanité en dépend. L’obligation de
 croire que toutes choses se trouvent dans les meilleures
 mains, qu’un seul livre, la bible, rassure définitivement au 
sujet du gouvernement divin et de la sagesse dans les destinées de l’humanité, si on la transcrit dans la réalité, équivaut à la volonté d’étouffer la vérité qui démontrerait exactement le contraire, à savoir cette conviction lamentable que 
jusqu’à présent l’humanité aëtéen de mauvaises mains, qu’elle
 a été gouvernée par les déshérités qu’anime la ruse et la vengeance, par ceux que l’on appelle les « saints », ces calomniateurs du monde qui souillent la race humaine.

La preuve décisive, d’où il ressort que le prêtre (— sans
 en excepter les prêtres masqués, les philosophes) est devenu
 le maître non seulement dans les limites d’une communauté 
religieuse déterminée, mais d’une façon générale, que la
 morale de décadence, la volonté de la fin, passe pour la morale par excellence, c’est la valeur absolue dont on investit
 partout les actes non-égoïstes et l’inimitié dont on poursuit 
 tout ce qui est égoïste. Celui qui n’est pas d’accord avec moi
 sur ce point, je le considère comme infecté… Mais c’est le
 monde entier qui n’est pas d’accord avec moi… Pour un
 physiologiste une telle contradiction de valeurs ne laisse plus
 aucun doute. Quand, dans l’ensemble de l’organisme le moindre organe se relâche, fût-ce même en une très petite mesure,
 et cesse de faire valoir avec une sûreté parfaite sa conserva-