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Page:Mercure de France, t. 76, n° 276, 16 décembre 1908.djvu/64

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MERCVRE DE FRANCE — 16-XII-1908

généralement si doux, Carl Hillebrand, ce dernier Allemand humain qui savait tenir une plume. On lisait son article dans la Gazette d’Augsbourg ; on peut le lire aujourd’hui sous une forme un peu atténuée dans ses Œuvres complètes. Là l’ouvrage était présenté comme un événement, un moment critique, une première détermination personnelle, un excellent symptôme, comme le véritable retour du sérieux allemand dans les choses de l’esprit. Hillebrand était plein d’éloges pour la forme du livre, pour son goût mûri, pour son tact parfait dans le discernement des personnes et des choses. Il le considérait comme le meilleur écrit polémique de la langue allemande, le meilleur écrit dans cet art de la polémique, si dangereux pour les Allemands et dont il convient de les dissuader. Il m’approuvait du reste, il allait même plus loin que moi dans ce que j’avais osé dire au sujet de l’aveulissement du langage en Allemagne (–aujourd’hui ils jouent aux puristes et ne sont pas capables de construire une phrase) — ; il méprisait comme moi les « premiers écrivains » de cette nation, et finissait par m’exprimer son admiration pour mon courage, — ce « courage suprême qui mène au banc des accusés les favoris d’un peuple »...

Le contre-coup de cet écrit fut véritablement inestimable dans ma vie. Personne ne s’est mis, depuis lors, à discuter avec moi. On se tait maintenant, on me traite en Allemagne avec des ménagements astucieux. Depuis des années j’ai fait usage d’une absolue liberté de langage, un privilège dont personne ne jouit plus, du moins dans l’empire. Mon paradis se trouve « à l’ombre de mon épée »... Au fond, j’avais mis en pratique une maxime de Stendhal qui conseille de faire son entrée dans le monde avec un duel. Et comme j’avais bien choisi mon adversaire ! C’était le premier libre penseur de l’Allemagne... À vrai dire, c’était une espèce toute nouvelle de libre-pensée qui s’exprimait pour la première fois. Jusqu’à présent rien ne m’a été plus étranger que toute la catégorie des « libres penseurs », qu’ils soient Européens ou Américains. Avec ceux-là, qui sont les têtes creuses et les pantins de l’ « idée moderne », je me trouve même beaucoup plus complètement en contradiction qu’avec n’importelequel de leurs adversaires. Ils veulent aussi rendre l’humanité « meilleure », à leur façon et à leur image. Ils déclareraient une guerre implacable à tout ce que je suis,