Page:Mercure de France, t. 33, n° 121, janvier-mars 1900.djvu/714

Cette page n’a pas encore été corrigée


à voler, ils feront tout simplement le tour du monde, en tous sens…

– Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais… ça nous soulagera d’autant par ici, et d’ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel mal voyez-vous à ce que ça en soit fini de l’humanité ? Moi, j’en suis bien content. Nous sommes écrasés, nous sommes battus. »

Je le regardai, ahuri. Si étrange que ce fût, je ne m’étais pas encore rendu compte de toute l’étendue de la catastrophe – et cela m’apparut comme parfaitement évident dès qu’il eut parlé. J’avais conservé jusque-là un vague espoir, ou, plutôt, c’était une vieille habitude d’esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient une conviction absolue :

« Nous sommes battus.

« C’est bien fini, continua-t-il. Ils n’en ont perdu qu’un, rien qu’un. Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne s’inquiètent nullement des armes les plus puissantes du monde. Ils nous ont piétinés. La mort de celui qu’ils ont perdu à Weybridge n’a été qu’un accident, et il n’y a que l’avant-garde d’arrivée. Ils continuent à venir ; ces étoiles vertes – je n’en ai pas vu depuis cinq ou six jours – je suis sûr qu’il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il n’y a rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus. »

Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague, cherchant en vain à lui opposer quelque argument fallacieux et contradictoire.

« Ça n’est pas une guerre, dit l’artilleur. Ça n’a jamais été une guerre, pas plus qu’il n’y a de guerre entre les hommes et les fourmis. »