Page:Mercure de France, t. 33, n° 121, janvier-mars 1900.djvu/436

Cette page n’a pas encore été corrigée


bouteille de vin, car il y avait une pompe où je pouvais avoir de l’eau. Mais rien n’y fit, ni bonté ni violence : il n’était accessible à aucune raison. Il ne voulut cesser ni ses attaques pour essayer de prendre plus que sa ration, ni ses bruyants radotages : il n’observait en rien les précautions les plus élémentaires pour rendre notre emprisonnement supportable. Lentement, je commençai à me rendre compte de la complète ruine de son intelligence, et m’aperçus enfin que mon seul compagnon, dans ces ténèbres secrètes et malsaines, était un être dément.

D’après certains vagues souvenirs, je suis enclin à croire que mon propre esprit battit aussi la campagne. Chaque fois que je m’endormais, j’avais des rêves étranges et hideux. Bien que cela pût paraître bizarre, je serais assez disposé à penser que la faiblesse et la démence du vicaire me furent un salutaire avertissement, m’obligèrent à me maintenir sain d’esprit.

Le huitième jour, il commença à parler très haut et rien de ce que je pus faire ne parvint à modérer son ton.

« C’est juste, ô Dieu ! répétait-il sans cesse. C’est juste. Que le châtiment retombe sur moi et sur les miens. Nous avons péché ! Nous ne t’avons pas écouté ! Il y avait partout des pauvres et des souffrants ! On les foulait aux pieds et je gardais le silence ! Je prêchais une folie acceptable par tous. – Mon Dieu ! Quelle folie ! – alors que j’aurais dû me lever quand même la mort m’eût été réservée, et appeler le monde à la repentance… à la repentance !… Les oppresseurs des pauvres et des malheureux !… Le pressoir du Seigneur !… »

Puis soudain, il en revenait à la nourriture que je maintenais hors de sa portée, et il me priait, me