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tout avec lui, tandis qu’il tend à ses amis son autre main, restée libre. Il vient tard, habitant loin ; et derrière lui, souvent, paraît Philippe Burty, bibelotier comme Goncourt, le premier japoniste de France, maître connaisseur en tous les arts, portant sur un gros ventre une tête aimable et rusée.

Un rire a retenti dans l’antichambre. Une voix jeune, parle haut : et chacun sourit, la reconnaissant. La porte s’ouvre, il paraît. Sans quelques cheveux blancs mêlés à ses longs cheveux noirs, on le prendrait pour un adolescent. Il est mince et joli garçon, avec un menton légèrement pointu, nuancé de bleu par une barbe drue et soigneusement rasée. Très élégant, créé pour le mot sympathique, à moins que le mot n’ait été inventé pour lui, l’éditeur Charpentier s’avance. Son entrée fait toujours sensation ; car tous ont à lui parler, tous ont des recommandations à lui faire, tous publiant leurs livres chez lui. Il sourit sans cesse, en joyeux sceptique, fait semblant d’écouter, promet tout ce qu’on veut, accepte un volume qu’il n’éditera pas, suit ce qu’on dit… à l’autre bout du salon ; puis s’assied, fumant un cigare qui l’absorbe bientôt tout entier. Mais, quand la porte