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Les vrais matelots pressentent de loin la tempête, et les vrais romanciers voient en avant, devinant l’avenir, comme l’a fait Balzac.

Tourgueneff reconnut cette graine de la Révolution russe quand elle germait sous terre encore avant qu’elle eût poussé au soleil, et, dans un livre qui fit grand bruit : Pères et Enfants, il constata la situation morale de cette espèce de secte naissante. Pour la désigner clairement, il inventa, il créa un mot : les nihilistes.

L’opinion publique, toujours aveugle, s’indigna ou ricana. La jeunesse fut partagée en deux camps ; l’un protesta, mais l’autre applaudit, déclarant : « C’est vrai, lui seul a vu juste, nous sommes bien ce qu’il affirme. » C’est à partir de ce moment que la doctrine encore flottante, qui était dans l’air, fut formulée d’une façon nette, que les nihilistes eux-mêmes eurent vraiment conscience de leur existence et de leur force, et formèrent un parti redoutable.