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sergents de ville aujourd’hui empoigneraient, s’en venait prêcher une croisade, toute la France partait en guerre contre l’infidèle, comme sont partis en guerre les actionnaires de M. Bontoux.

À peine en route, ils avaient regret, assurément ; mais, chez nous, quand un mouton a sauté, tous sautent. Puis, plus tard, les braves croisés revenaient éreintés, crevants, battus, aussi penauds que le sont aujourd’hui les actionnaires de M. Bontoux. La guerre aux infidèles, décidément, ne nous porte pas bonheur.

Pauvre M. Bontoux ! C’est le seul à plaindre dans l’affaire. Il avait lancé son ballon la Timbale, et, monté dans la nacelle, il faisait devant la foule sa petite ascension captive. Mais voilà que la foule se met à crier : « Plus haut ! encore plus haut ! toujours plus haut ! » Il ne veut pas, il proteste, essaye de calmer les spectateurs. Mais, bast ! ils lâchent tout, coupent les cordes ; et le ballon s’envole aux nuages, crève, retombe, écrasant tout le monde et jetant sur le pavé l’aéronaute les reins cassés. Alors quels cris, quelle fureur ! « C’est la faute à Bontoux ! — crapule ! — canaille ! — misérable ! »

En France, c’est toujours la faute à quelqu’un.

C’est aussi la faute à M. Lebaudy : à preuve qu’il a trahi un meilleur ami. L’ami proteste que c’est faux. Qu’importe ? C’est la faute à Lebaudy ! Gredin va ! Et tous les niais qui se sont laissé ruiner montrent le poing au financier plus malin qu’eux.

Autrefois, en d’autres circonstances, ce fut la faute à Capet. Aussi on a guillotiné Capet, et la femme Capet, et fait mourir le petit Capet.