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qu’un expédient illogique. Si la propriété foncière individuelle n’est pas fondée en justice et en droit, il ne peut y avoir de juste et de vrai que la propriété collective du sol pour toute la nation, sans distinction de communes, ou plutôt que la propriété collective du sol pour l’humanité tout entière, sans aucune distinction de nations.

Il nous faudrait trop de temps pour analyser et réfuter ici toute la doctrine de M. de Laveleye. Elle repose à la fois sur des considérations historiques et sur des raisonnements économiques. Le publiciste belge prétend démontrer que jusqu’à la fin du moyen âge la propriété foncière individuelle était rare, que le fait dominant était la propriété communale, celle du clan, de la famille ou de la marke ; il en reste des traces qui sont le mir russe, l’almend suisse ; ce dernier, disons-le en passant, est un privilège, car ne sont pas admis à l’almend les nouveaux venus, les habitants qui n’ont pas dans la localité une ancienne origine. Ce serait par des usurpations successives, qu’aidaient les doctrines des légistes et des économistes, que la propriété familiale ou communale se serait transformée graduellement en propriété individuelle absolue. M. de Laveleye mentionne avec une certaine indignation les lois anglaises sur les clôtures, lois qui firent disparaître les communaux et furent cause de beaucoup de désordres. Ce sont aussi les clôtures, la suppression du pâturage commun qui en Espagne, dans l’Andalousie notamment, sont à l’heure actuelle la cause du socialisme rural, si répandu dans cette contrée.

Qu’il y ait eu des abus de la part des seigneurs ou de la part des lois, qu’on n’ait pas proportionné au dommage l’indemnité que méritait la communauté expropriée, c’est possible, même certain dans beaucoup de cas. Mais quel était l’état de la culture et de la population alors que les communaux et les terres indivises occupaient une si grande partie du sol ? Un célèbre économiste américain, Carey, va nous le dire en citant un passage d’un écrivain anglais, Eden, dont le livre date de 1797 : « La Grande-Bretagne était défigurée et écrasée par d’incommensurables étendues de communaux et de landes ; elle ressemblait à un de