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Suivant un économiste bien connu, M. Émile de Laveleye, la propriété individuelle, absolue, quiritaire, pour nous servir de son expression, est de date récente. D’après cet écrivain, le débat entre la propriété collective et la propriété individuelle n’est pas clos. Les sociétés modernes ne seraient pas encore parvenues à une organisation agraire définitive[1]. On rencontre chez un autre penseur, M. Le Play, des idées moins radicales assurément, mais de nature analogue. L’un et l’autre semblent préférer à la propriété individuelle la propriété familiale, ou même la propriété communale. Chaque homme aurait droit à la terre, cette commune nourricière de l’humanité abandonnée à ses logiques conséquences, avec la puissance toute moderne des grands capitaux, la propriété individuelle conduirait aux latifundia, ces possessions géantes qui désintéressent le gros de l’humanité de la culture du sol, qui déracinent, en quelque sorte, les hommes et engendrent ce que l’on a appelé le prolétariat.

Au service de sa thèse, M. Émile de Laveleye apporte une vaste érudition. Il a rassemblé, dans tous les âges et dans tous les coins du monde, une multitude d’exemples qui tendraient à montrer que la propriété individuelle, perpétuelle, absolue, est à la fois un fait nouveau et presque un fait local, qu’au contraire, la propriété collective a survécu à travers toutes les révolutions et fait, en quelque sorte, partie de la conscience confuse de l’humanité. L’antiquité classique, le moyen âge, quelques coutumes presque effacées des petits cantons suisses ou du Portugal, les communautés de village de Java et de l’Inde, le communisme agraire des Arabes, le régime terrien de l’Egypte et de la Turquie, le Mir russe, défilent tour à tour devant les yeux du lecteur de M. Émile de Laveleye pour témoigner de l’universalité et de la persistance de ce grand fait primordial, la propriété collective.

Les anciens Germains, suivant le publiciste belge qui emprunte ici l’autorité de Grimm, n’auraient pas eu de mot pour

  1. De la propriété et de ses formes primitives par Émile de Laveleye. Paris, 1874.