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Ainsi l’État, dans des contrées aussi avancées en civilisation et aussi démocratiques en apparence que la France, n’hésite pas à recourir à des combinaisons artificielles, à des arrangements d’autorité pour prévenir une baisse graduelle de la rente de la terre et de la rente du capital. Cependant, en produisant l’une et l’autre baisse, la nature travaille à l’avènement d’une moindre inégalité des conditions.

Devant de tels faits et beaucoup d’autres encore, n’est-on pas fondé à dire qu’un grand progrès s’effectuerait le jour où l’État pratiquerait la justice ?

Une moindre inégalité des conditions doit à brève échéance, dans un quart de siècle, un demi-siècle, sortir des causes multiples que nous avons indiquées dans cet ouvrage, pourvu que l’État n’y fasse pas obstacle. Cette moindre inégalité des conditions sera-t-elle un bien ? C’est incontestable à nos yeux ; elle-ne s’effectuera pas, en effet, seulement par l’abaissement graduel des situations les plus élevées, mais aussi et surtout par le relèvement continu des situations les plus basses. Elle produira dans l’humanité tout entière plus de bien-être, plus de loisirs, plus de repos d’esprit, plus de simplicité, nous voudrions dire aussi plus de moralité et plus de bonheur. Que ces conséquences dans l’ordre intellectuel et moral accompagnent exactement tous les progrès vers une moins grande inégalité des conditions, qu’elles se manifestent simultanément avec ce phénomène économique, il ne faut peut-être pas l’espérer. Plusieurs fois dans ce livre nous avons prouvé que, si le progrès économique engendre le progrès intellectuel et moral, ce n’est qu’à la longue, après beaucoup de temps. Il y a un lent travail d’adaptation entre l’âme, l’esprit-de l’homme et les conditions nouvelles de l’existence humaine très souvent il arrive que l’homme est en quelque sorte surpris, désorienté ou enivré par une amélioration trop soudaine de son sort, et que l’accroissement des salaires ou des loisirs semble plutôt nuisible qu’utile ce sont là, toutefois, des conséquences passagères.

L’avènement à un état social qui aura pour caractère une moindre inégalité des conditions sera donc un bien, mais non