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il encourt la responsabilité la plus lourde ; il se fait distributeur du travail et des tâches ; il imite le législateur antique ou celui du moyen âge qui fixait le nombre d’ouvriers devant travailler dans chaque profession ; il prétend dominer le marché du travail, déterminer l’offre et la demande. En voulant être régulateur, il est perturbateur. L’État, dans ces conditions, serait un agent de paupérisme, un créateur d’indigents. Qu’on y prenne garde : de même que la charité légale entretient la misère, ainsi l’enseignement professionnel, distribué par l’État sans mesure et sans réflexion, produirait des légions nouvelles de pauvres.

Proudhon déjà s’était ému, dans ses Contradictions économiques, du nombre croissant d’artistes, d’ingénieurs, de constructeurs, qui sortaient de nos écoles. Mais qu’était du temps de Proudhon la concurrence dans ces professions auprès de ce qu’elle est aujourd’hui ? Un exemple récent montre les dangers d’une intervention excessive de l’État ou des institutions philanthropiques dans l’enseignement professionnel. Une femme dévouée et intelligente ouvrit, il y a quelques années, une école professionnelle pour les jeunes filles à Paris ; parmi les métiers élégants qu’on leur enseignait se trouvait la peinture sur porcelaine, tâche lucrative alors. Ce joli travail tenta beaucoup d’élèves. Au bout de peu d’années il était sorti de cette école tant de jeunes filles sachant peindre sur porcelaine que la rémunération dans cet état baissait considérablement, et que beaucoup de ces jeunes filles ne pouvaient plus trouver de travail. Que serait-il arrivé si, la philanthropie étant plus développée, on eût ouvert au même moment en France cent écoles professionnelles pour les jeunes filles, où l’on eût enseigné la peinture sur porcelaine ? On se fût donné beaucoup de mal pour apprendre laborieusement à de pauvres femmes un métier qui ne les eût pas nourries[1].

Le paupérisme qui est à craindre aujourd’hui, ce n’est pas celui des misérables qui ne savent ni lire ni écrire, c’est le paupérisme des hommes instruits, plus ou moins capables de toute tâche de

  1. Quand l’instruction professionnelle est distribuée par les soins de corporations libres, d’associations syndicales, les inconvénients sont beaucoup moindres que lorsque l’État avec sa lourde et lente bureaucratie se charge de ce service.