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Ce que nous avons appelé « la période chaotique de la grande industrie », celle des grands hasards, de ta concurrence restreinte, des surprises fréquentes, des énormes écarts de prix, est close ou sur le point de se clore. Or, c’est dans les commencements, dans les tâtonnements des entreprises peu connues que les esprits éveillés et agiles, d’ailleurs pourvus des moyens matériels nécessaires, peuvent ramasser de grandes fortunes. Cet âge des récoltes faciles est bien vite épuisé.

Dans les professions libérales — sauf pour quelques artistes et quelques sujets tout à fait exceptionnels que nous avons appelés les princes, les élus de la civilisation moderne — s’effectue ou plutôt s’annonce le même phénomène de nivellement. L’instruction universellement répandue multiplie outre mesure la concurrence dans ces occupations ; il en est de même pour la classe des fonctionnaires, pour celle surtout des employés. Tous ces milliers de jeunes gens que les sacrifices de leurs familles ou la générosité de l’État ont dotés d’une instruction complète se précipitent dans ce champ étroit qu’ils encombrent ; pressés les uns contre les autres, se disputant à outrance les clients et les places, ils n’arrivent qu’à déprimer la rémunération moyenne de leur classe.

Le privilège de l’instruction — cette autre cause d’inégalité des fortunes — a presque disparu, de même que le privilège de situation pour les terres. La capacité moyenne, utile, estimable, qui était bien appointée jadis, parce qu’elle constituait encore une rareté, se paye aujourd’hui à un prix dérisoire. Les employés, les bacheliers, les gens qui ont des diplômes ou des degrés quelconques, ce sont là les prolétaires de l’avenir, mille fois plus à plaindre, pour la disproportion entre leurs besoins et leurs ressources, que les simples artisans qui d’ailleurs partout seront bientôt plus rémunérés, le sont même souvent déjà, que tous ces demi-savants sortis de nos superficielles écoles. Ce qui va entretenir et développer le paupérisme, c’est le lycée ou le collège gratuit.

Combien est différent, combien le sera, surtout dans l’avenir, le sort du travailleur manuel ! Toutes les forces de notre civili-