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pouvoir. Du côté des déposants la caisse d’épargne est un agent de misère énergique et sûr… La caisse d’épargne est la confession publique et presque la sanction de l’arbitraire mercantile, de l’oppression capitaliste et de l’insolidarité générale, causes véritables de la misère de l’ouvrier… Le but, économique et secret de la caisse d’épargne, est de prévenir, au moyen d’une réserve, les émeutes pour les subsistances, les coalitions et les grèves, en répartissant sur toute la vie de l’ouvrier le malheur qui, d’un jour à l’autre, peut le frapper et le mettre au désespoir. Elle est la mort au monde, la déchéance esthétique du travailleur… Tout en écartant les misères suprêmes, les dénuements extrêmes, l’épargne obligatoire ferait de l’infériorité de la classe travailleuse une nécessité sociale, une loi constitutive de l’Etat… Le but politique et dynastique de la caisse d’épargne est d’enchaîner, par le crédit qu’on lui demande, la population à l’ordre de choses. Elle ne fait que changer le caractère du paupérisme, lui rendant en étendue ce qu’elle lui ôte en intensité[1] ».

Voilà une bien grande quantité d’invectives contre cette institution modeste et populaire. Il est facile de réfuter la thèse de Proudhon par les faits eux-mêmes. Ceux-ci se chargent de démontrer que la caisse d’épargne a un autre rôle que de changer le caractère du paupérisme. Si l’ouvrier fait plus d’économies qu’autrefois, ce n’est pas qu’il préfère s’imposer des privations qu’il ne subissait pas jadis. On a prouvé plus haut que tout en économisant davantage, il est mieux nourri, mieux logé, mieux vêtu qu’il y a cinquante ans. Le langage que tient la Caisse d’Épargne à l’ouvrier n’est pas celui que Proudhon suppose. « Souffre davantage, abstiens-toi, jeûne, sois plus pauvre encore, plus nécessiteux, plus dépouillé ne te marie pas, n’aime pas. » Non, la Caisse d’Épargne n’a pas exigé de l’ouvrier qu’il se fît plus pauvre, plus nécessiteux, plus dépouillé, qu’il se sevrât des joies légitimes du cœur et de la vie : elle lui

  1. Contradictions économiques, t. II, pages 150 et suivantes.