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pas en une augmentation des salaires ou des loisirs de l’ouvrier, mais en augmentation de la production ; notamment de la production des objets de luxe ou plutôt de demi-luxe et en baisse de prix de ces articles.

Il ne faut pas se hâter de condamner cet emploi de la puissance productive nouvelle de l’humanité. Deux observations sont ici nécessaires. En parlant de l’accroissement de la production des objets de luxe, nous entendons beaucoup moins les articles de grande élégance et d’incontestable superfluité, qui sont à l’usage des classes élevées, que tous les objets dont la masse de la population se privait ou se passait jadis, qui maintenant sont devenus d’un usage général et contribuent soit à une meilleure hygiène, soit à plus de décence, plus de dignité dans les ménages d’ouvriers. Les bas, les mouchoirs, des vêtements plus variés et plus propres, des rideaux aux fenêtres, des tapis sous les pieds, un mobilier moins sommaire, voilà ce luxe démocratique, fruit du développement de la force productive de l’humanité[1]. Le luxe ainsi compris est le signe de la suprématie que l’homme exerce sur la matière ; c’est ce qui, au point de vue économique, élève l’homme au-dessus de la bête ; la satisfaction des besoins matériels les plus indispensables et purement animaux exige chaque jour une moindre proportion des efforts d’un peuple civilisé.

La seconde observation qui doit empêcher de regretter à l’excès le principal emploi que les peuples civilisés ont fait du développement de leur force productive, c’est que si la plus grande partie des progrès industriels s’est traduite en accroissement de la production plutôt que des salaires et des loisirs, la hausse des salaires, l’augmentation des loisirs de l’ouvrier depuis un siècle ou un demi-siècle sont néanmoins considérables. Nous allons le démontrer.

  1. Le luxe est souvent hygiénique. Étant en Normandie, au mois de juin 1880, je vis un ouvrier de campagne, qui demandait à placer son fils âgé de 16 ans, comme domestique d’intérieur. L’un et l’autre étaient très-convenablement mis en apparence ; le fils était un peu poitrinaire : on lui disait qu’il fallait mettre des gilets de flanelle. Le père répondit : c’est que ça coûte bien cher, les gilets de flanelle.