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surexcitée, de la passion pour les biens de ce monde. Dans le sens où l’a conçu Proudhon, le paupérisme, qui tient à un certain état de l’âme, à la concupiscence, a plutôt augmenté que diminué mais l’on peut considérer que c’est là une maladie mentale qui est passagère et propre à l’état de surexcitation où nous a mis l’apparition soudaine de la grande industrie, le renouvellement de l’outillage du monde, coïncidant avec la suppression de toutes les barrières sociales et de tous les privilèges légaux.

Quant au paupérisme vrai, celui qui indique l’indigence réelle à l’état chronique, le manque des objets nécessaires pour subsister, a-t-il augmenté ou diminué ? Nous croyons qu’il a considérablement décrû. Il faut d’abord observer que l’indigence est variable : la mesure de l’indigence n’est pas la même dans tous les siècles et dans tous les pays : les affreux gueux qu’ont connus les siècles passés n’existent plus guère ; l’indigence de nos jours, en France du moins, est plus relevée. Aujourd’hui celui qui n’a et ne peut se procurer ni souliers, ni bas, ni chemise, est déclaré un indigent ; autrefois les trois quarts de la population étaient à ce régime de dénûment et ne songeaient pas à s’en plaindre. De même celui qui ne peut manger du pain blanc et l’assaisonner d’un peu de viande ou de salaison est réputé un pauvre, quand des classes entières se trouvaient jadis dans une situation analogue. Beaucoup de gens sont donc pauvres aujourd’hui et secourus qui auraient passé pour aisés il y a un siècle ou deux.

L’indigence indique une relation morale, tout autant qu’un rapport physique ; elle résulte de la comparaison des ressources d’une personne non pas avec les besoins tout à fait indispensables de l’humanité, mais avec la manière de vivre qui est habituelle à l’ensemble de la classe ouvrière. Le niveau du paupérisme a donc haussé au fur et à mesure des progrès de l’aisance générale. Si la moyenne des hommes avait quatre mètres de haut, celui qui n’en aurait que deux passerait pour un nain, tout en étant plus grand que nous ne sommes.

Cette élévation du niveau du paupérisme n’est pas en elle--