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toutes les inventions mécaniques faites jusqu’à ce jour aient diminué la fatigue quotidienne d’un seul être humain ». Les loisirs des ouvriers des divers métiers urbains, et ceux même des travailleurs de la grande industrie, se sont élargis dans une proportion que nous chercherons tout à l’heure à déterminer. Cette augmentation des loisirs, il est vrai, s’est fait quelque temps attendre, elle n’a pas été contemporaine de l’établissement de la grande industrie. Quand celle-ci s’est constituée, il y a eu une sorte de fièvre de production qui a fait écarter toute pensée de diminuer la durée de la journée de travail. Quand un phénomène aussi considérable que celui des inventions mécaniques du commencement du siècle fait en quelque sorte explosion, il faut quelque temps pour que l’humanité apprenne à en tirer le meilleur parti possible, à se servir de ces nouvelles forces sans se blesser. Il y a toujours un apprentissage qui est lent, pénible, rempli d’épreuves.

Ce que l’on appelle le sisyphisme n’est cependant pas le lot définitif de l’humanité. Il serait déraisonnable d’espérer que le travail de l’homme pût avoir diminué dans la proportion même où a augmenté la productivité du travail pour certains métiers spéciaux. Les économistes citent avec une complaisance, qui est parfois bien superficielle, bien irréfléchie, le prodigieux développement de la puissance productive de l’homme en certains cas exceptionnels. Sans parler de la filature mécanique, voici un exemple encore plus frappant dans la bonneterie pour tricots l’ouvrière la plus expéditive faisait autrefois à la main 130 à 200 mailles par minute aujourd’hui le métier circulaire à double fonture fait par minute 500,000 mailles avec cet outillage nouveau un seul ouvrier fait aujourd’hui la besogne de 2 ou 3,000 ouvriers du bon vieux temps[1]. Quel cerveau déraisonnable en tirerait la conséquence que, puisque les ouvriers en bonneterie, armés du métier circulaire à double fonture, font dans le même temps 2,000 fois plus d’ouvrage

  1. La plus belle et la plus frappante description qui ait été faite de l’accroissement de la force productive de l’homme dans l’industrie, est due à M. Michel Chevalier (Cours d’Économie politique, t. 1).