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augmentation de la population. Pouvant produire autant en moins de temps et avec moins d’efforts, il lui est possible ou de travailler moins, ou de consommer plus, ou de se multiplier davantage ; il a le choix entre ces trois biens, si tant est que la multiplication indéfinie de la population soit un bien.

Comme dans toutes les choses humaines, il est probable que, se trouvant en face de trois solutions, l’homme, au lieu d’en adopter une seule et de rejeter les deux autres, prendra un peu à chacune, les combinera et obtiendra ainsi une sorte de résultat mixte où se rencontreront les trois éléments. Le caractère national influera, d’ailleurs, sur la proportion où ces trois éléments se combineront ; l’Allemand, par exemple, et le Belge emploieront à l’accroissement de la population la plus forte partie de l’avantage que leur procure l’augmentation des forces productives de l’humanité ; le Français, au contraire, et tirera surtout un accroissement de loisirs et d’objets de luxe. Le développement de la production et de la consommation des articles de luxe n’est pas nécessairement un mal, comme l’admettent la plupart des moralistes et beaucoup d’économistes. Le luxe est une conquête faite sur la matière, c’est le témoignage que l’humanité s’est affranchie du joug des besoins les plus grossiers, que du moins elle n’est obligée de consacrer à ces derniers qu’une somme décroissante d’efforts ; le luxe, surtout quand il se répand dans toutes les classes de la société, est l’ornement de la vie, il l’embellit et y apporte quelque poésie ; il est donc loin de mériter les anathèmes que lancent contre lui des moralistes superficiels ou des rhéteurs en quête de sujets de déclamation.

Il est certain que l’accroissement des forces productives de l’humanité n’a pas augmenté, dans une proportion correspondante, les loisirs de l’homme. Les machines si multipliées dans l’industrie ne font pas que l’on travaille moitié moins qu’autrefois. On n’a pas profité, autant qu’on l’aurait pu, du merveilleux développement des moyens de production pour réduire la durée de la tâche de l’ouvrier. Cependant Stuart Mill exagère singulièrement quand il écrit qu’il « est douteux que