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qu’il remplisse sa caisse qui se vide : le paupérisme alors s’empare tout à fait de lui, le pousse aux entreprises hasardées, aux spéculations aléatoires, au jeu, à l’ivrognerie, et venge à la fin, par la plus honteuse des ruines, la tempérance, la justice et la nature outragées.

« Voilà pour ce qui regarde les extrêmes du paupérisme. Mais il ne faudrait pas s’imaginer qu’entre ces extrêmes, dans cette condition mitoyenne où le travail et la consommation se font un plus juste équilibre, les familles soient à l’abri du fléau[1]. »

Nous n’avons pu résister à l’attrait de ces belles pages, et nous les avons citées. Si l’on ne connaissait le nom de l’auteur, on ne pourrait dire si ces extraits sont empruntés à la littérature de la chaire ou à un traité de morale. Le paupérisme qui s’étend comme une lèpre sur l’humanité et qui envahit jusqu’aux hommes les plus riches, en apparence les plus heureux, est bien, en effet, dans le sens moral qui vient de lui être donné, un des traits caractéristiques de notre temps. C’est la même pensée que celle de Stuart Mill sur l’Américanisme. Ce n’est là, croyons-nous, qu’une de ces maladies d’enfance et de croissance qui accompagnent le développement subit de la production et les progrès rapides. C’est encore là un des vices de la période chaotique et anarchique de la grande industrie et des vastes entreprises.

Les conclusions définitives de Proudhon sont beaucoup plus contestables que la peinture magistrale qu’il a faite de l’état mental de ses contemporains. Il n’a de louanges que pour les peuples qui, de son temps du moins, n’étaient pas encore complètement entrés dans le grand mouvement de l’industrie contemporaine, pour l’Autriche, par exemple, et pour la Russie dont les serfs n’avaient pas encore été émancipés. La considération du servage n’arrête pas les éloges de Proudhon. « Dans certains pays, dit-il, tels que la Russie, l’Autriche, où la plupart des familles vivent de l’exploitation du sol, pro-

  1. La Guerre et la Paix, pages 160 et 161.