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grève ait nui à la classe ouvrière. Elle a certainement contribué à faire respecter davantage les ouvriers par les patrons, à prévenir beaucoup d’abus de détail, toutes sortes de modes d’exploitation ou de dégradation. Les industriels et leurs agents ont dû apporter plus de ménagements, plus d’égards, plus de justice dans leurs rapports avec les travailleurs manuels. Il y a certes une grande différence entre le traitement que les manufacturiers de nos jours font aux ouvriers, et celui qui était habituel il y a trente, quarante, cinquante années. Chaque industriel sent qu’il n’a pas affaire à un homme isolé, à quelques centaines d’hommes incapables de s’entendre, mais bien à des hommes que le moindre abus amènerait à se concerter entre eux, et à refuser simultanément leur travail. Prétendre que les grèves n’aient jamais été utiles à l’ouvrier pour la sauvegarde de ses droits ou de sa dignité, pour le préserver des petites tyrannies, des avanies quotidiennes, c’est ignorer l’histoire de l’industrie. À vrai dire, ce sont moins les grèves effectives qui ont eu ces heureux résultats, que la simple crainte, la simple possibilité des grèves. Il en est d’elles comme des tribunaux, comme de la guerre, comme du duel même ; elles agissent surtout par la crainte qu’elles inspirent ; elles amènent plus de loyauté dans l’exécution des contrats, plus de circonspection dans les rapports réciproques. Il est facile de dire que les procès ruinent les plaideurs ; mais si l’on n’avait pas la faculté de plaider, que d’abus et de spoliations se produiraient ! De même pour les grèves, elles peuvent ruiner momentanément les grévistes ; mais la crainte de susciter une grève est chez les manufacturiers un frein nécessaire. L’effet préventif du droit de grève a rendu bien plus de services à la classe ouvrière que les désordres et les dépenses des grèves ne lui ont porté de préjudice.

Quant à mesurer l’influence des grèves sur la hausse des salaires, c’est chose malaisée. Les grèves ont des causes infiniment variées ; nous serions disposé à admettre que les grèves les plus heureuses sont celles qui ont eu pour objet non pas d’accroître la rémunération de l’ouvrier, mais de modifier cer-