Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/387

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plète, d’une éducation meilleure ; parce qu’elle possède à la fois deux forces précieuses, la tradition et l’esprit d’initiative. La classe ouvrière elle-même fournit, cependant, à la société beaucoup de directeurs d’entreprises ; seulement ceux-ci au bout d’un certain temps paraissent avoir changé de milieu, comme ces personnages anglais qui en s’élevant à la pairie changent de nom. On oublie leur origine et l’on se plaint que la classe ouvrière n’ait devant elle aucun horizon d’avenir, parce qu’on ne retrouve plus la blouse sur les épaules des anciens ouvriers parvenus. La classe moyenne ou, si l’on préfère ce néologisme, la couche moyenne n’est pas fermée et toujours identique à elle-même elle se compose d’éléments très-variables. Si l’on pouvait lui appliquer le microscope, on verrait qu’elle est l’objet d’un perpétuel va et vient. Il y a dans la classe ou dans la couche moyenne un incessant travail d’élimination et d’assimilation, de sélection, pour prendre le langage scientifique du jour cette classe ou cette couche se recrute à chaque instant parmi les esprits les plus actifs et les plus judicieux, parmi les volontés les plus persévérantes de la classe ouvrière, et elle se débarrasse, en les rejetant dans cette dernière, de ceux de ses éléments qui ont perdu leur vertu primitive, leur force, leur puissance, qui sont devenus viciés et impropres à la fonction dont ils avaient été investis. Ainsi il y a un constant échange de molécules entre la classe ou la couche moyenne et la classe ou la couche inférieure ;les molécules les plus pures de celle-ci prenant leur essor pour se placer dans celle-là, et les molécules alourdies ou engourdies de cette dernière retombant quelques degrés plus bas. Si l’on pouvait dresser un tableau complet des origines de la bourgeoisie et de la classe ouvrière contemporaine, on découvrirait que les quatre cinquièmes des familles bourgeoises de ce temps n’appartenaient pas à la bourgeoisie il y a un siècle, et que la moitié de la bourgeoisie d’il y a un siècle a déchu et est descendue à des fonctions inférieures.

Ce n’est donc pas le simple hasard ou le privilège de la naissance qui confie à certaines familles la direction des entrepri-