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intelligents se ruinent ; la voie du progrès est pavée de faillites. Beaucoup de fabriques, construites à grands frais, chôment et ne servent à rien.

Si l’ouvrier acceptait l’association avec cet entrepreneur capitaliste, s’il subordonnait complètement sa rémunération au succès de l’entreprise, il risquerait d’être dupe ou victime, d’avoir donné son temps et sa peine pour rien ; il lui faut une rémunération à la fois plus sûre et plus prochaine.

L’exemple que nous avons choisi pourrait être varié a l’infini. En voici un autre : que l’on considère l’industrie agricole. Un propriétaire s’adresse à des ouvriers pour les prier de l’aider à planter une vigne il faudra trois ans, quatre ans même d’attente et de dépenses avant que la plante donne le moindre produit puis le sol peut n’être pas propice à la culture de la vigne ; la gelée peut survenir, ou la sécheresse, ou un excès d’humidité qui détruise le raisin ; il y a aussi des fléaux à craindre, le phylloxera, l’oïdium. Dans ces conditions, les ouvriers qui prêtent leurs bras, qui fournissent une somme fixe de travail, peuvent-ils se contenter des profits futurs et aléatoires que leur produirait l’association avec le propriétaire-entrepreneur ? Pourraient-ils tous, pendant les quatre années du développement de la vigne, se nourrir d’espérance ? Pourraient-ils tous faire un acte de foi aussi complet dans la perspicacité et l’habileté du propriétaire-entrepreneur, ou bien devraient-ils discuter avec lui avant le travail les avantages et les inconvénients de l’entreprise commune, les chances de réussite, la qualité du sol, le rendement probable, le prix vraisemblable du vin, etc. ? Qui pourrait soutenir qu’une pareille façon de procéder, une semblable méthode de rémunération du travail manuel fût universellement applicable et acceptable ?

On nous répondra sans doute qu’il y a une certaine catégorie de travailleurs agricoles, les métayers, qui acceptent des conditions de ce genre. Ce n’est vrai qu’en partie. En premier lieu, les métayers sont eux-mêmes des entrepreneurs ; il est indispensable qu’ils aient quelques avances, qu’ils puissent vivre en attendant la récolte, qu’ils puissent supporter, sans