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sent pas ; toute sa vie s’écoulerait avant que par son seul travail il l’eût achevée. Il lui faut des ouvriers ; il les convie à travailler avec lui. S’il faisait simplement appel à leur sympathie ou à leur charité, il aurait peu de chances d’être écouté. Il faut qu’il leur fasse des avantages, qu’il leur donne une rémunération pour leur travail, une indemnité pour leurs efforts.

Quelle rémunération, quelle indemnité ? Comment la calculer ? Comment, quand l’acquitter ?

Notre entrepreneur, disposant de capitaux, soit propres, soit empruntés, offrira-t-il aux ouvriers de s’associer avec lui pour exploiter la fabrique une fois construite, et de partager les bénéfices que son industrie lui procurera ?

Il y a deux objections qui feraient rejeter toute proposition de ce genre. La première, c’est que cette fabrique sera longue à construire ; il y faudra un an, deux ans ; si les ouvriers doivent attendre ce temps pour être rémunérés, ils courent grand risque de mourir de faim, puisque l’estomac de l’homme ne supporte pas de jeûnes prolongés. Ils ont des besoins journaliers ; il leur faut une rémunération journalière, ou du moins qui se distribue à intervalles assez rapprochés. On sait combien les ouvriers se plaignent de la paie mensuelle ; ils se mettent en grève pour obtenir la paie chaque quinzaine, et ils ont raison.

Voilà la première objection : les ouvriers ne peuvent pas attendre que le travail soit terminé ; il faut leur faire des avances, et de très-nombreuses avances, souvent répétées. Il y a une autre objection cette fabrique une fois construite, qui sait ce qu’elle deviendra ? Réussira-t-elle ? Donnera-t-elle des bénéfices ? Restera-t-elle longtemps en exploitation ? Il y a bien des fabriques qui ne se terminent que pour se fermer quelques mois après s’être ouvertes. Qu’est-ce qui répond aux ouvriers que l’entrepreneur-capitaliste ne s’est pas trompé dans ses calculs, qu’il a vu juste, qu’il s’est rendu un compte exact des besoins de la société, que ses produits se vendront facilement et à de bons prix ? L’intelligence même de l’entrepreneur n’est pas un gage suffisant de l’avenir de l’entreprise beaucoup d’hommes