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voit fort peu d’avocats, parmi les plus illustres, qui se soient retirés du barreau avec une fortune de 2 ou 3 millions acquise par des plaidoiries ou des consultations, sans appoint de patrimoine ou de spéculations quelconques. Ces calculs peuvent paraître au-dessous de la réalité aux personnes qui n’ont pas l’habitude de se rendre compte des choses et qui sont dépourvues de discernement, d’esprit de critique ; mais aucun homme de sens et d’expérience ne nous démentira.

Les ingénieurs ne sont pas traités par la civilisation actuelle avec beaucoup plus de faveur que les membres des autres professions libérales. Ils ont eu leur âge d’or dans la période qui s’est écoulée de 1830 à 1860. Ceux qui ont participé à la construction des premiers chemins de fer, à l’établissement de la grande industrie, ont recueilli d’opulentes moissons de bénéfices. Il n’en est plus de même aujourd’hui. La concurrence a fait sentir dans cette profession son influence comme dans toutes les autres ; elle a déprimé les profits, sauf pour les hommes d’une capacité exceptionnelle, sauf aussi pour ceux qui se font industriels et entreprennent des travaux à leurs risques et périls. Cependant, même ces derniers voient aussi leur situation s’amoindrir, les perspectives de gros gains se restreindre et s’éloigner. Il en est de l’art de l’ingénieur, de la carrière de l’entrepreneur, comme de tous les autres arts et de toutes les autres carrières l’instruction, répandant toutes les connaissances et les rendant vulgaires, leur enlève une partie de leur prix. Ceux qui ne savent qu’appliquer les procédés connus, sans avoir le don de les améliorer, deviennent chaque jour de plus en plus nombreux. Il n’y a pas pour les occuper utilement, pour les rémunérer largement, assez de travaux productifs dans une vieille contrée. Les bons sujets de l’École Centrale des arts et manufactures trouvaient jadis en France même des postes très-avantageux ; un peu plus tard ils durent aller en Autriche, en Italie, en Espagne, en Égypte, en Russie, en Grèce ; maintenant c’est plus loin qu’ils doivent s’expatrier. Toutes les carrières sont encombrées, c’est là le cri général, cri de l’anxiété des familles, cri de l’angoisse et de la misère des