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ont disparu, ils appartiennent à une civilisation, on pourrait presque dire à une faune épuisée, tout comme les mammouths et les mégalosaures.

Le fonctionnaire le plus capable, le plus heureux, arrive en France dans sa vieillesse à toucher une pension de 6,000 francs. Les orateurs dont le nom est connu de tout le monde civilisé jouissent, comme sénateurs ou comme députés, d’émoluments annuels de 9,000 francs. Les membres du parlement que rebute une aussi médiocre rémunération n’ont d’autre ressource que de se lancer dans les administrations privées, de vendre leur nom à quelques-uns de ces exploiteurs du public, de se joindre à ces fondateurs de sociétés anonymes qui tendent des pièges à la foule ignorante et cherchent à récolter des primes à ses dépens. Ils parviennent, dans ce honteux métier, à recueillir deux ou trois milliers de francs annuellement pour chaque société qu’ils administrent, et vingt ou trente mille francs quand ils sont entrés dans quelque syndicat dont le coup de piraterie a réussi. Une ou deux centaines de députés et de sénateurs se livrent ce genre d’entreprises. Mais le succès y devient de plus en plus malaisé le public finit par se montrer défiant à force d’avoir été pillé. Les noms, les qualités des administrateurs, les prospectus, les réclames l’amorcent de moins en moins.

Bien des fois il nous est arrivé de protester, dans les feuilles publiques, contre cet abus des fonctions parlementaires, contre l’avilissement du Parlement dans la personne de beaucoup de ses membres[1]. C’est un peu parler dans le désert. Le gouvernement dispose, cependant, encore en France, pour récompenser ses fidèles, d’une demi-douzaine de places bien appointées. C’est la seule raison pour laquelle il tient à conserver le droit de nommer le gouverneur de la Banque et celui du Crédit foncier, ainsi que les deux sous-gouverneurs de ce dernier établissement. Les deux premières de ces places rapportent 60,000 francs, en plus d’opulents accessoires. Les places

  1. Dans la séance du 5 juillet 1880 M. des Rotours a donne lecture à la Chambre des députés d’un de nos articles de l'Économiste français sur la corruption parlementaire. Le président a blâmé cette lecture. Nos observations, quoique sévères, étaient d’une scrupuleuse exactitude.