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l’instruction qu’ils ont reçue, aux désirs qu’on leur a inculqués, aux aspirations qui gonflent leur poitrine. C’est une rude campagne que celle des débuts d’une profession libérale. Le bon et estimable avocat, le bon et estimable ingénieur, le bon et estimable professeur, le bon et estimable médecin supportent bien des fatigues pour arriver à des résultats encore médiocres. En décuplant le nombre des concurrents admis dans la lice, la civilisation a singulièrement augmenté la difficulté du succès, et elle n’en a guère accru la récompense. Un médecin, un ingénieur, un avocat qu’aucun talent exceptionnel ne recommande, qui n’a que des connaissances ordinaires, de l’assiduité, une capacité moyenne, mène une vie de labeur avec de modiques profits. La situation de cette catégorie de personnes ne s’est guère modifiée depuis cinquante ans, depuis trente ans, et elle risque plutôt de décroître que de s’élever.

Il en est un peu de même des employés de bureau. Si le mot n’était pas devenu insignifiant par l’abus qu’on en a fait, on pourrait dire que ce sont les parias de la civilisation moderne. Combien de milliers de jeunes gens concourent chaque année pour être admis dans les bureaux de l’administration des postes ! Ils doivent bien savoir l’orthographe, avoir une bonne écriture, bien compter, savoir la géographie ; ils ont peiné pour acquérir ces connaissances, et que gagnent-ils ? 1,500 à 1,800 francs, avec l’espérance d’arriver à 3,000 ; encore sont-ils les élus parmi beaucoup de concurrents, car on en reçoit chaque année quelques centaines sur autant de milliers. C’est que la civilisation a fait de ce que l’on appelle « l’instruction » une chose si vulgaire, si triviale, qu’il n’y aura bientôt presque plus personne à ne la point posséder.

Les fonctionnaires sont dans le même cas que les employés de bureau. Cependant, les petits fonctionnaires ont beaucoup plus à se louer de la civilisation que les grands. Nos chambres, d’origine démocratique, s’appliquent avec un infatigable zèle à augmenter les petits traitements et à abaisser les traitements élevés quant au mot de « gros traitements », il n’a plus de sens dans la langue française, et ce n’est que l’ignorance ou l’envie qui