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avantages naturels, au contraire, tous ces dons exceptionnels qui tiennent essentiellement à la personne et qui correspondent à un goût général, elle en rehausse la valeur et le prix, précisément parce que l’éducation et l’instruction accroissent le goût général des belles choses, sans pouvoir augmenter, d’une manière appréciable, le nombre des choses exceptionnellement belles. Voilà comment il se fait qu’une chanteuse, un ténor ou un baryton reçoivent trois, quatre ou cinq mille francs par soirée, même dix mille francs[1], tandis que de bons choristes et des figurants convenables n’obtiennent chacun que trois, quatre, cinq, ou, au plus, dix francs. En ce sens, et pour ce cas particulier, la démocratie ne diminue pas l’écart entre les rémunérations ou les fortunes mais c’est là un cas isolé.

Il est vrai que, jusqu’ici, certaines circonstances, peut-être passagères, notamment les subventions excessives aux théâtres, ont accru ces émoluments des premiers artistes dramatiques ou lyriques.

Ces énormes profits des artistes ayant un monopole naturel sont assujettis à des lois économiques rigoureuses. Plus le débouché est étendu, plus la rémunération a de chances de s’accroître. Un chanteur peut exercer son art à peu près dans toutes les langues ; ou bien en chantant dans sa langue maternelle, il procure un plaisir réel ou de convention, même aux étrangers qui ne le comprennent pas. Un chanteur, une chanteuse ont pour clientèle le monde civilisé tout entier. Aussi les gains de ces artistes sont beaucoup plus considérables que ceux d’un comédien ou d’une comédienne. Les mimes n’étant plus goûtés aujourd’hui, on aime à comprendre la comédie ou la tragédie à laquelle on assiste. Comédiennes, comédiens, n’ont pour clients que leur propre nation, ou bien encore cette couche très peu considérable des nations voisines qui a appris leur langue ou qui se pique de culture, de bon goût et qui suit certaines impulsions de la mode. Cette situation est plus défavorable que

  1. En 1818 ou 1819, le célèbre chanteur Faure a eu un procès avec un impresario de Madrid. Il résultait des débats que M. Faure devait être payé 10,000 fr. par soirée, 40,000 fr. pour quatre soirées.