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Avec les artistes, les chirurgiens paraissent les enfants chéris de notre société démocratique. L’amour de la vie ne saurait se montrer plus économe que la vanité ni lésiner davantage. Les personnes dont les fortunes sont moyennes n’hésitent pas, en cas de besoin, à s’adresser au chirurgien le plus réputé et à lui donner comme honoraires une forte partie de leur revenu, parfois leur revenu tout entier. D’autres — et tels sont les dentistes, qui n’ont jamais pu se débarrasser complètement du renom de charlatans — suppléent à l’importance des grosses sommes par la quantité des pièces de vingt ou de quarante francs qu’ils reçoivent et à force de minuties, de pansements répétés, de préparations de toutes sortes arrivent aussi à des revenus princiers.

Dans toutes les professions que nous venons d’indiquer et dans plusieurs autres encore, il y a comme des monopoles, si ce n’est naturels, du moins artificiels, lesquels reposent sur le crédit, sur la vogue, sur l’engouement et qui défient toute concurrence. L’instruction générale a beau se répandre, les capacités de second ordre ont beau se multiplier, les personnes qui sont en possession de ces monopoles de fait gagnent plus que les commerçants ou les industriels habiles. On ne voit pas qu’aucune mesure légale, aucun progrès social, puissent réduire ces larges revenus professionnels. Tant que la classe riche et aisée sera très nombreuse, l’homme qui, comme peintre, comme médecin, comme chirurgien, jouira d’une réputation de premier ordre exercera une sorte de droit de battre monnaie, du consentement universel. Si les anciens régimes monarchiques étaient les plus favorables à l’art, certainement nos sociétés industrielles et commerciales, où la richesse est toujours en mouvement, avide de distinction et d’élégance, sont les plus favorables aux artistes.

Il y a entre ceux-ci une catégorie qui tire encore plus de profit que les précédentes de notre état de civilisation, c’est celle des comédiens, des chanteurs, des danseuses. Adam Smith, dont la perspicacité sans rivale a découvert de grandes vérités et a fait un nombre incalculable d’observations fines et exactes,