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La Bruyère[1]faisaient des habitants de nos campagnes au temps du grand roi. « Comme le menu peuple, écrit Vauban dans sa dîme royale, est beaucoup diminué dans ces derniers temps par la guerre, les maladies et par la misère des chères années, qui en ont fait mourir de faim un grand nombre, et réduit beaucoup d’autres à la mendicité, il est bon de faire tout ce qu’on pourra pour le rétablir, d’autant plus que la plupart n’ayant que leurs bras affaiblis par la mauvaise nourriture, la moindre maladie ou le moindre accident qui leur arrive les fait manquer de pain, si la charité des seigneurs des lieux et des curés ne les soutient. » Notez que c’est un homme de sens, de mesure, non un démagogue qui parle ainsi. Voit-on maintenant, même dans les jours les plus mauvais, un grand nombre d’habitants mourir de faim et la plupart des autres n’avoir pour tout bien que « leurs bras affaiblis par la mauvaise nourriture ? »

Sans remonter à Vauban, Boisguillebert, La Bruyère, renfermons-nous dans l’enceinte de notre siècle, le progrès de l’alimentation du peuple y est sensible. D’après les statisticiens qui ont le plus d’autorité[2] la consommation du froment en France était en 1823 de 46 millions d’hectolitres, en 1838 de 51 millions, en 1852 de 66 millions, en 1836 de 69, en 1866 de 77 ; en 1880, avec une population moindre, elle montait à 84 millions d’hectolitres[3]. Divisons ces quantités

  1. Si nous citons ici le nom de La Bruyère, c’est parce qu’il a écrit une phrase célèbre sur les habitants des campagnes mais nous croyons que cet homme de cour et de lettres a singulièrement exagéré. Les témoignages de Vauban et de Boisguillebert sont autrement importants.
  2. Statistique de la France, de Maurice Block, 2e édition, t. II, p. 389.
  3. Nous empruntons à la Revue agricole du Journal des Débats, du 24 mai 1880 les instructifs détails suivants sur la consommation du blé en France :
    « Autrefois, le seigle, l’orge, l’avoine, le mais, le sarrasin entraient dans une certaine mesure dans la fabrication du pain. Aujourd’hui, bien rares sont les campagnards qui n’ont pas substitué le froment à tous ces farineux peu nourrissants. C’est le résultat du bien-être et de la richesse agricole de la France. Donc, il faut plus de froment à notre pays qu’il y a dix ans, et la consommation alimentaire, qui s’élevait en 1870 à 6 millions par mois, soit 12 millions par an, atteint aujourd’hui au moins 7 millions par mois, soit par an 84 millions d’hectolitres.
    « D’autre part, les besoins de l’industrie se sont développés. La fabrication des pâtes alimentaires, qui a pris depuis dix ans un développement considérable, emploie environ 6 millions d’hectolitres par an ; l’amidonnerie, la distil-