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n’ont été plus fréquentes et plus terribles que dans la période de 1870 à 1880 sous le régime du gouvernement de l’Inde par les fonctionnaires directs de la Couronne britannique contrôlés parle gouvernement. Au dix-huitième siècle on voit en France et en Angleterre deux grandes compagnies de finances et de commerce, celle du Mississipi en France qu’avait fondée le célèbre Law et celle de la Mer du Sud en Angleterre.

Ces gigantesques associations étaient, dans la constitution du commerce et de l’industrie d’alors, des phénomènes exceptionnels. Ce sont, au contraire, aujourd’hui des phénomènes normaux. Ce qui constitue la Société anonyme, au sens français du mot, c’est la pluralité des associés qui ne peuvent pas être moins de sept, et c’est en outre leur irresponsabilité au delà de la mise qu’il a plu à chacun d’engager. En Angleterre il n’en est pas toujours ainsi il existe des sociétés par actions, la plupart des banques d’Écosse par exemple, où les associés sont indéfiniment responsables. La chute de la célèbre banque de Glasgow en 1878 a démontré les inconvénients de cette responsabilité illimitée[1].

  1. La Banque de Glasgow avait un capital de 1 million de livres sterl. (25 millions de francs) seulement. Les actions étaient de 100 liv. sterl. ou 2,500 fr. ; la veille du jour où la faillite fut connue, elles se vendaient à la Bourse 236 liv., soit 136 p. 100 de prime, telle était l’ignorance du public ! Elle comptait 1,300 actionnaires responsables, dont les journaux donnèrent la liste. Sur ce nombre, il y avait 206 filles non mariées (spinters), 154 femmes mariées ou veuves, 96 mineurs ou exécuteurs testamentaires, 76 fidéicommissaires, c’est-à-dire tous personnages qui ou bien sont rangés par la loi parmi les incapables, ou ne peuvent surveiller la gestion d’une société. Pour faire face au passif qui était énorme, et en vertu du principe de la responsabilité illimitée des actionnaires, on appela un versement de 10, 000 francs par action. Ce versement ne suffit pas, beaucoup d’actionnaires ayant été incapables de l’effectuer. On dut appeler un second versement beaucoup plus considérable. On vit alors se produire ce fait étrange une petite banque d’Écosse, jusque-là très florissante, la Caledonian Company, avait l’infortune de posséder quatre actions, quatre seulement de la Banque de Glasgow. Pour se mettre à couvert de toute recherche ultérieure, elle proposa aux liquidateurs de cette Banque une somme de 2 millions 500,000 francs, à la condition d’être déchargée de toute responsabilité pour ces quatre actions. Les liquidateurs refusèrent, ce qui fait supposer que le propriétaire solvable d’une seule action de 2,500 francs de la Banque de Glasgow a pu être contraint à payer 7 ou 800,000 francs. La Caledonian Bank, qui possédait ces quatre actions, dut elle même se mettre en liquidation pour cette seule raison, afin d’empêcher les actionnaires actuels de disparaître et de transférer leurs droits à des hommes de paille insolvables.