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Des esprits plus mesurés, moins portés à l’invective, n’ont pas considéré que la fatalité de nos lois économiques dût rendre les riches chaque jour plus riches et les pauvres chaque jour plus pauvres ; ils n’ont pas admis que les influences inhérentes à la civilisation dussent nuire à la classe inférieure, mais ils pensent qu’elles doivent porter atteinte à la situation de la classe moyenne. Ils regardent comme inévitable que celle-ci se trouve amoindrie par la diminution du taux de l’intérêt, par la baisse des profits industriels, par la concentration croissante de l’industrie manufacturière et du commerce même de détail, enfin par le développement de l’éducation générale qui fait perdre chaque jour à la classe moyenne une partie du monopole qu’elle possédait. Cette opinion ne manque pas de vraisemblance elle sera dans cet ouvrage l’objet d’un sérieux examen.

Avant de terminer cette introduction, jetons un rapide coup d’œil sur les progrès de la condition du grand nombre des hommes, dans les sociétés civilisées, je ne dis pas depuis plusieurs siècles, mais depuis trois quarts de siècle environ. Nous verrons par un rapide résumé quelle a été dans le passé récent l’action de cette prétendue loi d’airain (grausames ehernes Gesetz), que « le salaire de l’ouvrier est borné, par la concurrence entre les ouvriers, à sa subsistance qu’il ne gagne que sa vie. »

Quels sont les principaux besoins de l’homme vivant en société ? C’est de se nourrir, de se vêtir, de se loger. Est-ce tout ? Non certes, c’est de se prémunir contre la maladie, contre les accidents, contre le dénûment de la vieillesse. Est-ce tout encore ? Non pas. C’est d’acquérir plus de loisirs pour les occupations intellectuelles et morales. Avons-nous quelques données sur la manière dont la civilisation a affecté la satisfaction de ces différents besoins dans les classes populaires ? Nous en avons, grâce au ciel ; il est facile et bon d’en faire usage.

Prenons d’abord l’alimentation. La population en général se nourrit-elle mieux qu’autrefois ? Qui en douterait ? Qu’on se rappelle les lugubres descriptions que Vauban, Boisguillebert,