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près dans la position où ils étaient, et 10 ou 15 au plus ont un plein succès. Il ne faudrait pas, cependant, admettre ces calculs pour les branches supérieures du commerce et de l’industrie : ils sont vrais surtout des débitants ; on trouve ailleurs plus de stabilité.

Il reste incontestable que les risques de ruine imméritée, de même que les chances d’enrichissement très-rapide, ont été diminués par l’ensemble des causes qui composent notre civilisation. Il devient chaque jour plus difficile de faire de grandes fortunes par l’exercice régulier de l’industrie et du commerce. Les gains énormes appartiennent aux époques de transformation qui sont rares et brèves dans l’histoire. Nous avons eu le bonheur de vivre dans un de ces courts moments où l’humanité fait plus de progrès matériels en vingt ou trente ans que d’ordinaire en trois ou quatre siècles ; telle a été la période de 1840 à 1865. Beaucoup de nos contemporains se font l’illusion que l’allure de l’industrie et du commerce dans ce quart de siècle est l’allure normale et régulière. C’est une grande erreur. Alors, sans doute, il s’est fait une assez grande quantité de fortunes rapides et considérables ; les chemins de fer, les entreprises d’eau, d’éclairage, de viabilité urbaine, la grande industrie, ont enrichi ceux qui ont eu assez de coup d’œil et d’audace pour exécuter ces grands travaux. Il y avait alors tant de timidité : c’était le moment où la maison Rothschild refusa une première fois la concession du chemin de fer du Nord, qui faillit ainsi lui échapper, mais qu’elle sollicita et qu’elle obtint plus tard.

Aujourd’hui les grandes fortunes ne peuvent plus se faire que par la découverte d’un procédé spécial pour la fabrication d’un objet de première nécessité. M. Bessemer a gagné ainsi plus de 28 millions avec l’acier qui porte son nom, enrichissant l’humanité de beaucoup plus qu’il ne recevait d’elle. Si M. Edison inventait, comme on l’a prématurément annoncé, l’éclairage électrique maniable et à bon marché, peut-être pourrait-il se faire une fortune égale ou supérieure à celle de M. Bessemer[1]. En tout cas, ce ne sont plus les industries

  1. On peut citer aussi comme cause de grandes fortunes la vogue qui s’atta-