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gagnent plus, sans rien faire, que les commerçants habiles. La démonstration de cette vérité est aisée. En France, de 1872 à 1880 la rente 3 p. 100 est montée du cours de 52 francs à celui de 85, ce qui représente une hausse de 33 unités ou de près de 63 p.100 en un peu plus de 8 ans, soit une hausse moyenne de 8 p. 100 environ par année, ce qui avec les intérêts régulièrement perçus, qui étaient de 6 p. 100 environ sur le capital primitif, forme un rapport annuel moyen de 13 à 14 p. 100. Voilà ce qu’aurait tiré de sa fortune un commerçant qui serait sorti des affaires en 1872, qui aurait alors réalisé son fonds et l’eût placé en rentes sur l’État, vivant depuis lors sans activité, sans souci. L’on ne court pas risque de se tromper en disant que bien peu de commerçants et d’industriels, mettant à la conduite de leurs entreprises autant de soin que d’intelligence, ont réalisé pendant les mêmes huit années un gain moyen (intérêt de leurs capitaux compris) de 13 à 14 p. 100. Ainsi le rentier oisif aura dans cette période plus gagné que la moyenne des commerçants et des industriels ayant le cœur à l’ouvrage et l’intelligence de leur profession.

Tel est l’un des effets qui ont été jusqu’ici méconnus de la baisse du taux de l’intérêt. Turgot, à coup sûr, ne s’en doutait pas. La première, l’inévitable conséquence de la baisse du taux de l’intérêt est donc d’accroître les avantages des personnes ayant déjà une fortune acquise, placée en valeurs sûres et à longue échéance. Il vient moins de nouvelles fortunes s’élever autour d’elles et leur faire concurrence. Elles ont une sorte de privilège de situation, celui des premiers venus, privilège analogue à celui des hommes qui, au début d’une civilisation ou a la naissance d’une ville, se sont emparés, par rapacité ou par l’effet du hasard, des terres les plus fertiles ou des meilleurs terrains.

La conséquence que nous venons de décrire n’est qu’une conséquence passagère, qui ne dure que pendant la période de changement du taux de capitalisation. L’effet subséquent et plus durable est inverse, c’est de rapprocher les conditions, de diminuer l’écart entre les fortunes. Les fortunes déjà faites